Un long chemin


« Fayçal, c'est quoi au juste faire un film ? »
Meriem

12 ans, née aveugle
mots prononcés en avril'07
dans un douar de la région de Zagora




Prières


« Discuter d’optimisme et de pessimisme est idiot. Ce sont des notions vides de sens. Les gens qui se couvrent d’optimisme le font pour des raisons politiques ou idéologiques. Ils ne veulent pas dire ce qu’ils pensent. Comme dit un proverbe russe, un pessimiste est un optimiste bien informé. La position de l’optimiste est idéologiquement maligne, elle est théâtrale, et elle est dénuée de toute sincérité. Par contre, l’espoir est le propre de l’homme. C’est l’avantage de l’être humain. Il naît avec l’espoir. On ne perd pas l’espoir face à la réalité parce qu’il est irrationnel. Il se renforce chez l’homme contre toute logique. Tertulien disait et il avait raison : "je crois parce que c’est absurde de croire." L’espoir a plutôt tendance à se renforcer même face au plus sordide de notre société actuelle. Tout simplement parce que l’horreur, tout comme le beau, provoque des sentiments qui, chez un croyant renforcent l’espoir. »

« Je sais beaucoup de choses sur mes rêves. Ils sont pour moi d’une très grande importance. Mais je n’aime pas les dévoiler. Ce que je peux vous dire, c’est que mes rêves sont en deux catégories. Il y a les rêves prophétiques que je reçois du monde transcendant, de l’au-delà. Puis il y a les rêves quelconques qui viennent de mes contacts avec la réalité. Les rêves prophétiques me viennent au moment de l’endormissement. Lorsque mon âme se sépare du monde des plaines et monte vers les sommets des montagnes. Une fois l’homme séparé du monde des plaines, il commence tout doucement à se réveiller. Au moment où il se réveille, son âme est encore pure et les images sont encore pleines de sens. Ce sont ces images que l’on rapporte de là-haut qui nous libèrent. Mais le problème, c’est que très vite, elles se mélangent avec les images des plaines et il devient difficile de le retrouver. Ce qui est certain, c’est que là-haut, le temps est réversible. Ce qui me prouve que le temps et l’espace n’existent que dans leur incarnation matérielle. Le temps n’est pas objectif. »

« L’homme moderne est trop préoccupé par son développement matériel, par le côté pragmatique de la réalité. Il est comme un animal prédateur qui ne sait que prendre. L’intérêt de l’homme pour le monde transcendant a disparu. L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. A quoi cela sert-il d’aller dans le cosmos si c’est pour nous éloigner du problème primordial : l’harmonie de l’esprit et de la matière ? »

« Je pressens un avenir très sombre, si l’homme ne se rend pas compte qu’il est en train de se tromper. Mais je sais que tôt ou tard il prendra conscience. Il ne peut pas mourir comme un hémophile qui se serait vidé de son sang pendant son sommeil parce qu’il se serait égratigné avant de s’endormir. L’art doit être là pour rappeler à l’homme qu’il est un être spirituel, qu’il fait partie d’un esprit infiniment grand, auquel en fin de compte il retourne. S’il s’intéresse à ces questions, s’il se les pose, il est déjà spirituellement sauvé. La réponse n’a aucune importance. Je sais qu’à partir de ce moment-là, il ne pourra plus vivre comme avant. »



« A Moscou, il y a dix millions d’habitants, touristes compris, et seulement trois salles de concert de musique classique : la salle Tchaïkovsky, la grande et la petite salle du conservatoire. Très peu de place, et pourtant, cela satisfait tout le monde. Pourtant personne ne dit que la musique ne joue plus aucun rôle dans la vie en URSS. En réalité, la présence même de ce grand art spirituel et divin est suffisant. Pour moi, l’art des masses est absurde. L’art est surtout d’esprit aristocratique. L’art musical ne peut être qu’aristocratique, parce qu’au moment de sa création il exprime le niveau spirituel des masses, ce vers quoi elles tendent inconsciemment. Si tout le monde était capable de la comprendre, alors le chef oeuvre serait aussi ordinaire que l’herbe qui pousse dans les champs. Il n’y aurait pas cette différence de potentiel qui engendre le mouvement. »

« Primo, en URSS je suis considéré comme un metteur en scène qui fut interdit, ce qui excite le public. Secondo, j’espère que les thèmes que j’essaye de réaliser viennent du fond de l’âme, à tel point que cela devient important pour bien d’autres que moi. Tertio, mes films ne sont pas une expression personnelle mais une prière. Quand je fais un film, c’est comme un jour de fête. Comme si je posais devant une icône une bougie allumée ou un bouquet de fleurs. Le spectateur finit toujours par comprendre lorsqu’on lui parle avec sincérité. Je n’invente aucun langage pour paraître plus simple, plus bête ou plus intelligent. Le manque d’honnêteté détruirait le dialogue. Le temps a travaillé pour moi. Quand les gens ont compris que je parlais une langue naturelle, que je ne faisais pas semblant, que je ne les prenais pas pour des imbéciles, que je ne dis que ce que je pense, alors ils se sont intéressés à ce que je faisais. »


« Nous sommes très fautifs envers le verbe. Le verbe n’a de force magique que lorsqu’il est vrai. Aujourd’hui le verbe est utilisé pour cacher les pensées. En Afrique, on a découvert une tribu qui ne connaît pas le mensonge. L’homme blanc a essayé de leur expliquer et ils n’ont pas compris. Essaye de comprendre la mystique de ces âmes-là, et tu sauras pourquoi au début il y avait le verbe. L’état du verbe démontre l’état spirituel du monde. Actuellement l’écart entre le verbe et ce qu’il signifie ne fait que s’amplifier. C’est très étrange. C’est une énigme ! »

« Une guerre nucléaire maintenant ? Cela ne sera même pas une victoire du diable. Cela sera comme... comme un enfant qui joue avec des allumettes et qui met le feu à la maison. On ne pourra même pas l’accuser de pyromanie. Spirituellement, l’homme n’est pas prêt à vivre ses bombes. Il n’est pas encore mûr. L’homme doit encore apprendre de l’histoire. Et s’il y a bien une chose qu’on a appris d’elle, c’est qu’elle ne nous a jamais rien appris. C’est une conclusion extrêmement pessimiste. L’homme répète sans cesse ses erreurs. C’est horrible. Encore une énigme ! Je crois qu’il nous faut fournir un travail spirituel très important pour que l’histoire passe enfin à un niveau élevé... »


Andrei Tarkovsky

extraits de son dernier entretien, 28 avril 1986




Vergers

Nul ne sait, combien ce qu'il refuse,

l'Invisible, nous domine, quand

notre vie à l'invisible ruse

cède, invisiblement.

Lentement, au gré des attirances

notre centre se déplace pour

que le coeur s'y rende à son tour :

lui, enfin Grand Maître des absences.

*

Si l'on chante un dieu,

ce dieu vous rend son silence.

Nul de nous ne s'avance

que vers un dieu silencieux.

Cet imperceptible échange

qui nous fait frémir,

devient l'héritage d'un ange

sans nous appartenir.

*

Le sublime est un départ.

Quelque chose de nous qui au lieu

de nous suivre, prend son écart

et s'habitue aux cieux.

La rencontre extrême de l'art

n'est-ce point l'adieu le plus doux ?

Et la musique : ce dernier regard

que nous jetons nous-mêmes vers nous !

.

Rainer Maria Rilke, Vergers (1926)


L'Ami

Qasai'd

Qasîda IV [sur les étapes, dans la voie de l'ascèse]

C'est le recueillement, puis le silence ; puis l'aphasie et la connaissance ; puis la découverte ; puis la mise à nu. Et c'est l'argile puis le feu ; puis la clarté et le froid ; puis l'ombre ; puis le soleil. Et c'est la rocaille, puis la plaine ; puis le désert, et le fleuve ; puis la crue ; puis le dessèchement. Et c'est l'ivresse, puis le dégrisement ; puis le désir, et l'approche ; puis la jonction ; puis la joie. Et c'est l'étreinte, puis la détente ; puis la disparition et la séparation ; puis l'union ; puis la calcination. Et c'est la transe, puis le rappel ; puis l'attraction et la conformation ; puis l'apparition ; puis l'investiture. Phrases, accesibles à ceux-là seuls pour qui tout ce bas monde ne vaut pas plus qu'un sou. Et voix de derrière la porte, mais l'on sait que les conversations des hommes, dès que l'on se rapproche, s'assourdissent en un murmure. Et la dernière idée qui se présente au fidèle, en arrivant à la barrière, c'est «mon lot» et «mon moi». Car les créatures sont serves de leurs inclinations, et la vérité, sur Dieu, quand on Le constate, c'est qu'Il est saint !

Qasîda XI [sur l'invisibilité magique]

Ah ! que des fois nous nous sommes évadés d'entre les formes visibles, grâce à une simple goutte, brillante comme la lune, goutte de sésame, d'huile de sésame, avec des caractères inscrits et du jasmin lié sur notre front. Vous marchez, nous marchons et nous apercevons vos silhouettes, mais vous, vous ne nous voyez pas, gens arriérés.

Yatâma

Yatima II

J'ai renié le culte dû à Dieu, et ce reniement m'était un devoir, alors qu'il est pour les musulmans un péché.

Yatima III

Je leur dis : mes amis, Elle, c'est le soleil ; sa lumière est proche, mais pour l'atteindre, qu'il y a loin !

Yatima V

La condition, pour recevoir les dons de la sagesse, c'est d'annihiler tout ce qui vient de toi, vu que le novice a au début un regard sans pénétration.

Muqatta'at

Muqatta'a I

Quelle est donc la terre si vide de Toi pour qu'ils se redressent, Te recherchant dans les cieux ? Et Tu les vois, qui regardent vers Toi en apparence, mais ils ne T'aperçoivent pas, dans leur aveuglement.

Muqatta'a X

J'ai vu mon Seigneur avec l'oeil du coeur, et Lui dis : «Qui es-Tu ?» Il me dit «Toi !» Mais, pour Toi, le «où» n'a plus de lieu, le «où» n'est plus, quand il s'agit de Toi ! Et il n'y a pas pour l'imagination d'image venant de Toi, qui lui permette d'approcher où Tu es ! Puisque Tu es Celui qui embrasse tout lieu, jusqu'au-delà du lieu, où donc es-Tu, Toi ?

Muqatta'a XI

J'ai à moi un Ami, je le visite dans les solitudes, présent, même quand il échappe aux regards. Tu ne me verras pas Lui prêter l'oreille, pour percevoir son langage par bruit de paroles. Ses paroles n'ont ni voyelles, ni élocution, ni rien de la mélodie des voix. Mais c'est comme si j'étais devenu l'interlocuteur de moi-même, communiquant par mon inspiration avec mon essence, en mon essence. Présent, absent, proche, éloigné, insaisissable aux descriptions par qualités. Il est plus proche que la conscience pour l'imagination, et plus intime que l'étincelle des inspirations.

Muqatta'a LVII

-Je suis devenu Celui que j'aime, et Celui que j'aime est devenu moi ! -Nous sommes deux esprits, infondus en un corps. -Aussi, me voir, c'est Le voir, et Le voir, c'est nous voir.



Dîwân
Husayn Mansûr Hallâj (857-922)
(traduction de Louis Massignon)




Labyrinthes




Le monde chaotique dans lequel nous vivons me semble être le point de convergence de trois phénomènes concomitants qui sont en quelque sorte interdépendants : le désenchantement, la destruction de la raison et la virtualisation. Par désenchantement, j'entends le retrait des projections, ou si l'on veut l'introjection (Jung), c'est-à-dire l'évacuation de tous les symboles cosmogoniques qui auréolaient autrefois le monde et le rendaient magique et dont le retrait a réduit le ciel peuplé de mythes et d'images à un espace vide, homogène et géométrique. Mais comme, par ailleurs, l'homme ne peut vivre sans projection, nous assistons à un phénomène inverse que l'on peut interpréter comme le réenchantement du monde -très different de l'ancien- et qui se manifeste par une sorte d'animisme technologique. La ruine des acquis des Lumières et la disparition progressive des discours hégémoniques ont mis en valeur, de leur côté, tous les niveaux refoulés de la conscience, de sorte qu'à l'ordre historique des discours s'est substituée à présent une simultaneité de tous les niveaux de pertinence : du néolithique à l'informatique. Parallèlement à ces deux phénomènes, la révolution électronique des transmissions a mis en oeuvre un phénomène non moins inédit : la virtualisation où, à côté du monde sensible et de l'imaginaire effervescent de l'homme moderne, apparaît un autre monde virtuel qui ressemble, du moins en apparence, au monde mytho-poiêtique de l'imagination, sans qu'il soit au même niveau de l'être.

Ces trois phénomènes se caractérisent par l'éclatement de toutes les ontologies. Et cet éclatement révèle une autre réalité qui en est d'ailleurs la conséquence logique : l'interconnectivité au sens très large. Celle-ci se manifeste à tous les niveaux de la réalité. Au niveau des cultures, elle met en avant les relations rhizomatiques par une sorte de configuration mosaïque, où toutes les cultures s'emboîtent les unes dans les autres, créant des zones interstitielles de mélange et d'hybridité. Au niveau de la connaissance, elle se manifeste par l'éventail des interprétations et, dans la mesure où les grandes vérités métaphysiques fondant les anciennes ontologies se sont dévalorisées, l'être éclaté lui-même devient un processus infini d'interprétation diverses, tout un chacun étant habilité dorénavant à interpréter chaque aspect de l'existence selon ses valeurs subjectives. Au niveau des identités, elle se traduit par le phénomène d'Arlequin : c'est-à-dire par l'éparpillement des identités plurielles, caractérisées par la superposition et la juxtaposition des états de conscience, de sorte qu'aucune culture à elle seule n'est à même de répondre à l'expansion de la conscience élargie de l'homme. Au niveau des médias, elles donnent lieu à la virtualisation qui tisse un réseau d'interconnectivité à l'échelle de la planète. L'instantanéité, l'immédiateté, l'ubiquité (Virilio) qui le caractérisent font en sorte que l'on assiste, outre à la contraction du temps et de l'espace, à la synesthésie de tous les sens, aux modes multisensoriels de perception. Enfin au niveau de la science, on voit émerger un nouveau paradigme holistique qui, voulant dépasser le dualisme cartésien, professe l'hypothèse d'un réseau dynamique d'interconnectivité, lequel se reflète à tous les niveaux de la réalité.


Par ailleurs, les penseurs, les romanciers «périphériques», d'ailleurs les plus actifs dans le domaine des rencontres culturelles, mettent en avant des thèmes comme la pensée relationnelle, l'hybridité, le métissage et l'exil. Car l'interconnectivité, du fait qu'elle met en relation les cultures, suscite par là même toutes sortes de mélanges. Cette zone d'hybridation est l'entre-deux par excellence. Elle met en exergue les métissages, en accentue les traits inédits, en dénonce l'hybridité, en révèle les innombrables contradictions. (...) Dans un certain sens, le bricolage devient le jeu de l'homme à identités multiples, d'un homme qui, bénéficiant de l'art combinatoire que lui offrent les immenses ressources des relations culturelles, recompose le monde à sa mesure, fait configurer, grâce aux éléments disparates mis à sa disposition, un espace vital de plus en plus personnalisé, voire une monade à l'intérieur d'un ensemble plus bigarré encore.

Mais il ya aussi les côtés négatifs de cet état de choses. Ceci est le phénomène de la «fantomatisation» du monde. Expliquons-nous. Je disais tout à l'heure que nous assistons a un réenchantement du monde. C'est dire que les facteurs psychiques de la projection, en dépit du désenchantement, restent opératoires. L'effondrement des canons culturels et des discours hégémoniques ont fini par réactiver l'inconscient de l'homme moderne, qui est devenu presque volcanique. En devenant actif, il donne le champ libre à tous les fantasmes, mélange à profusion tous les symboles, créant de la sorte des amalgames où s'entremêlent, comme dans une fôret touffue, tous les signes conjugués, où toutes les combinaisons redeviennet possibles.

Cette fantomatisation a plusieurs aspects : 1) elle est, comme nous l'avons déjà dit, une projection, mais comme le monde est fragmenté, comme il offre le spectacle des miroirs brisés, la projection, en en épousant les formes cassées, crée une vision pluraliste, polythéise des choses et suscite, grâce à la virtualisation en cours, un animisme technologique ; 2) ensuite, compte tenu du fait que le monde de l'âme et de ses symboles a été exclu de la topographie ontologique, la fantomatisation, au lieu d'accéder à l'espace des «Anges», projette au contraire des revenants et des fantômes. Mais pourquoi donc ? Parce que la «niche écologique» de ces projections qui était l'espace imaginal de l'âme, a disparu du schéma de l'être et les images projetées, faute de lieu propre où s'incarner, deviennent des fantômes errants qui nous bousculent vers les limbes de l'errance. De même que l'espace naturel de l'environnement a été ravagé par l'industrialisation, de même que l'espace social s'est dégradée par la paupérisation des laissés-pour-compte, de même aussi l'espace des images s'est détérioré tout d'abord par le désenchantement, ensuite par l'assaut accéléré des images de synthèse et de simulation.

Quant à la virtualisation, elle est un couteau à double tranchant. Elle provoque, accélère le phénomène de fantomatisation et nous prédispose en même temps à de nouveaux modes d'être. En mettant en oeuvre l'instantanéité et l'immédiaté des rencontres en temps réel, en nous apprenant à être simultanément à plusieurs niveaux de temporalisation, en permettant l'effet Möbius, le passage de l'intérieur à l'extérieur et vice versa (Lévy), en réactivant tous les sens et les représentation multisensorielles, bref en suscitant l'hétérogenèse, elle effectue, comme le dit l'Américain Michael Heim, un «déplacement ontologique» de sorte que nous entrons dans un nouveau climat de l'être qui a des ressemblances déconcertantes avec le monde imaginal des visions et des mythes, mais qui n'est pas situé -et j'insiste là-dessus pour éviter tout malentendu éventuel- au même niveau d'être. Les ressemblances s'arrêtent là. En d'autres termes, la virtualisation nous prédispose à des états d'être dont la philosophie classique nous interdisait jusqu'ici l'accès.

Toutes ces exprériences intéressantes, fascinantes, issues de la vision kaléidoscopique du monde, restent, quoi qu'on en dise, en decà du miroir : c'est-à-dire au niveau du sensible. Les arrière-espaces du monde nous restent verrouillés, faute de boussole nous permettant de nous y orienter ou d'y effectuer le saut qui nous fera accéder à d'autres niveaux de perception. Mais alors comment sortir de cette fantomatisation ? Ma réponse, il va sans dire, ne peut être que spéculative et hypotétique. Comme j'appartiens aussi à un monde qui, dans une grande partie de sa sensibilité, demeure «prémoderne», et qui a mis surtout l'accent sur les valeurs situées de l'autre côté du miroir, qui a poussé jusqu'au vertige les créations de l'imagination, je pense, par conséquent, que la réintégration d'une partie de ces trésors ensevelis peut équilibrer l'homme perturbé contemporain. Car celui-ci a banni de sa vision le continent d l'âme, ou comme disent les mystiques de la Perse, il a perdu la science de la balance, c'est-à-dire qu'il a surévalué un aspect de l'existence au détriment de l'autre et que l'équilibre ne peut être qu'un retournement : équilibrer la partie visible des choses par leur partie invisible. Quand je dis que l'homme d'aujourd'hui a banni le continent de l'âme, cela ne veut pas dire qu'il n'a pas d'âme, cela veut dire uniquement que le statut ontologique du monde de l'âme, si nécéssaire pour l'hygiène psychique de l'homme moderne, ne trouve plus sa place dans la hiérarchie de nos facultés de connaître et ceci est d'autant plus étonnant que nous sommes confrontés à tout bout de champ aux voies détournées que l'âme emprunte pour nous dire qu'elle est toujours là. Alors comment résoudre ce paradoxe entre un monde d'ontologie éclatée et un monde où l'âme aurait aussi son statut ontologique propre ?

Franchement, je ne connais pas la réponse exacte, je sais seulement qu'en dévoilant ce monde, nous ne le ressuscitons pas de toutes pièces, puisqu'il n'a jamais disparu, puisqu'il ne cesse de se montrer par voies détournées. Ce que l'on peut faire, c'est reconnaître, ne fût-ce que mentalement, son espace de transmutation, son mode de dévoilement qui sont si différents des articulations des modes auxquels nous sommes soumis et habitués. Connaître l'espace des transmutations dont nous parlent les visionnaires de tous les temps équivaut à connaître au fond l'archéologie de notre propre paysage intérieur, cela équivaut aussi à réapprendre un langage que nous avons oublié mais qui n'a pas disparu pour autant du palimpseste de la mémoire. C'est finalement faire face à soi-même dans ce qu'il y a de plus profond et de plus caché en l'homme.

Par espace de transmutation, j'entends la contrepartie inversée de la zone d'hybridation, située cette fois de l'autre côté du miroir. Inversée, car en passant de l'autre côté, tous les rapports s'inversent, on réintegre, grâce à ce revirement, une autre zone de rencontre. À ce niveau de communication verticale, le dialogue s'instaure dans la métahistoire. C'est pourquoi une partie de ce livre est consacrée à ce monde, aux types d'articulations qu'il met en oeuvre et qui diffèrent radicalement de ceux pratiqués dans la zone d'hybridation.

Les quatres exemples que nous avons choisi pour illustrer ce type de communication sont les grands mystiques de tous les temps, à savoir l'indien Shankara (IXe siècle), l'allemand Meister Eckhart (XIIIe siècle), l'andalou-arabe Ibn 'Arabi (XIIe-XIIIe siècles) et le chinois Chuang Tzu (IVe siècle av. J.-C.). Ces grandes figures mettent en parallèle des concordances stupéfiantes alors que tout les sépare : traditions historiques, religions concernées, distances géographiques. Ils représentent des aires culturelles situées à des époques différentes, à des endroits différents, mais du fait qu'ils bénéficient d'une homogénéité structurelle de l'expérience mystique, ils deviennent pour ainsi dire «historialement» contemporains. Le fait d'ailleurs qu'un tel parallélisme puissse s'instaurer montre qu'au «choc des civilisations» dont on nous rebat les oreilles, peut se substituer une vision différente des choses, située, cette fois, dans un ailleurs non localisable, au-dessus de l'évenementiel, de l'épisodique, de l'accidentel. C'est cet ailleurs qui permet la convergence de vues, les analogies de rapports ; c'est grâce à cet espace de transmutation que Shankara, Eckhart, Ibn 'Arabi et Chuang Tzu deviennent des contemporains spirituels, les protagonistes d'un vrai dialogue de l'Esprit.

C'est donc ce continent privilégié des rencontres qui est l'exclu de l'atlas de nos connaissances. C'est son abscence «officielle» qui a ouvert des brèches entre nos modes d'être et de connaître, qui a instauré, pour ainsi dire, une béance entre le sensible et l'intelligible, rendant impossible leur articulation dans une herméneutique ascendante. Cet éparpillement est, d'autre part, arrivé à un tel niveau de non-sens et de vide qu'un retour de balancier est prévisible. D'ailleurs tous les signes de notre temps : l'apocalypse attendue, le millénarisme, le pullulement des sectes et des gnoses prônant le salut de l'homme convergent vers une seule direction : le retournement vers d'autres valeurs -il est vrai souvent simplistes, puériles et même dangereuses, mais aspiration quand même. Et cette conversion, si elle doit avoir lieu, doit provenir du lieu de la chute, de l'endroit même où commença l'aventure de la modernité, d'où fut banni le continent de l'âme dont la disparition morcela notre monde, désenchanta la nature, nous propulsa vers des aventures faustiennes, donna naissance à la science moderne, nous précipita vers le vertige de l'histoire, nous fit éprouver le nihilisme des valeurs, leur nivellement et finalement l'éclatement de toutes les ontologies.

Ce lieu de chute, c'est l'Occident et l'avènement de la modernité. Et c'est de ce lieu même que doit surgir un tournant, lequel, d'ailleurs, ne peut être que spirituel. Parce que, comme le dit le Parsifal de Wagner, «seule guérit la blessure l'arme qui la fit». Cette blessure et cette arme, c'est l'Occident seul qui les assume et c'est lui qui doit les prendre en charge. Si lumière il y a, elle ne peut venir que de l'Occident, d'où le titre de cet ouvrage.



Le seul évènement qui puisse faire barrage à la poussée viscérale de l'obscurantisme religieux, c'est, du côté du versant oriental, la réintégration des principes des Lumières dans ce qu'ils ont de plus fondamental et, du côté du versant occidental, la réhabilitation du continent perdu de l'âme. Car les religions historiques n'ont plus rien à nous apprendre au niveau du social, de la politique, du droit. Comme le souligne Max Weber, «aujourd'hui, l'esprit de l'ascetisme religieux s'est échappé de la cage -définitivement (...). Nul ne sait encore qui, à l'avenir, habitera la cage ni si, à la fin de ce parcours gigantesque, apparaîtront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensées et des idéaux anciens...»

À force de ressasser les mêmes thèmes théologiques depuis des lustres, les religions ont usé jusqu'à la corde leur Dieu, elles en ont fait un épouvantail. En nous menaçant avec le spectre de l'hérésie et les flammes de la géhenne, elle nous ont rendus réfractaires à tout symbolisme implicite dans la Loi ; bref, en voulant trop sacraliser le monde, elles ont fini par se désacraliser elles-mêmes. Lorsqu'elles investissent l'espace public, elles deviennent tout aussi stériles que les idéologies laïques qu'elles veulent combattre. Elles s'occupent en somme des problèmes qui les dépassent et historiquement et psychologiquement. Parler de l'interdiction de l'avortement dans un monde qui explose démographiquement, instaurer une république divine dont on ne sait lequel des deux, Dieu ou la république, est plus républicain ou plus divin, faire en sorte que s'instaure le royaume de Rama, ou Dieu sait quoi d'autre encore, relève de la fantaisie la plus archaïsante. Qui plus est, ce faisant, ces religions perdent le sens du sacré et deviennent médiocrement triviales.

Si spiritualité il y a, elle ne peut venir que de l'esprit, de ce que Rudolf Otto appelle «la mystique de l'âme» (Seelenmystik). Celle-ci n'a que faire du droit canonique ou qoranique, elle n'a que faire de notre vie privée, elle ne peut s'épanouir que dans un milieu sécularisé, car l'homme ne vit plus à l'époque des structures fortes du sacré, il vit dans l'ère de l'ontologie éclatée, de l'interconnectivité, de tous les phénomènes à tous les niveaux du sensible, de l'intelligible et du spirituel.


Daryush Shayegan, La lumière vient de l'Occident (2001)




(all frames, Kubrick's 2001)



Labyrinthes


Le simulacre n'est jamais ce qui cache la vérité
-c'est la vérité qui cache qu'il n'y en a pas.
Le simulacre est vrai.

L'Ecclésiaste


Si nous avons pu prendre pour la plus belle allégorie de la simulation la fable de Borgès où les cartographes de l'Empire dressent une carte si détaillée qu'elle finit par recouvrir très exactement le territoire (mais le déclin de l'Empire voit s'effranger peu à peu cette carte et tomber en ruine, quelques lambeaux étant encore repérables dans les déserts -beauté métaphysique de cette abstraction ruinée, témoignant d'un orgueil à la mesure de l'Empire et pourrissant comme une charogne, retournant à la substance du sol, un peu comme le double finit par se confondre avec le réel en vieillisant), cette fable est révolue pour nous, et n'a plus que le charme discret des simulacres du deuxième ordre.

Aujourd'hui l'abstraction n'est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n'est plus celle d'un territoire, du être référentiel, d'une substance. Elle est la génération par les modèles d'un réel sans origine ni réalité: hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C'est désormais la carte qui précède le territoire -précession des simulacres-, c'est elle qui engendre le territoire et, s'il fallait reprendre la fable, c'est aujourd'hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l'étendue de la carte. C'est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l'Empire, mais le nôtre. Le désert du réel lui-même.

[...]

C'est toute la métaphysique qui s'en va. Plus de miroir de l'être et des apparences, du réel et de son concept. Plus de coextensivité imaginaire: c'est de la miniaturisation génétique qui est la dimension de la simulation. Le réel est produit à partir de cellules miniaturisées, de matrices et de mémoires, de modèles de commandement -et il peut être reproduit un nombre indefini de fois à partir de là. Il n'a plus a être rationnel, puisqu'il ne se mesure plus à quelque instance, idéale ou négative. Il n'est plus qu'opérationnel. En fait, ce n'est plus du réel, puisqu'aucun imaginaire ne l'enveloppe plus. C'est un hyperréel, produit de synthèse irradiant de modèles combinatoires dans un hyperespace sans atmosphère.

Dans ce passage à un espace dont la courbure n'est plus celle du réel, ni celle de la vérité, l'ère de la simulation s'ouvre donc par une liquidation de tous le référentiels -pire : par leur résurrection artificielle dans les systèmes de signes, matériau plus ductile que le sens, en ce qu'il s'offre à tous les systèmes d'équivalences, à toutes les oppositions binaires, à toute l'algèbre combinatoire. Il ne s'agit plus d'imitation, ni de redoublement, ni même de parodie. Il s'agit d'une substitution au réel des signes du réel, c'est-à-dire d'une opération de dissuasion de tout processus réel par son double opératoire, machine signalétique métastable, programmatique, impeccable, qui offre tous les signes du réel et en cout-circuite toutes les péripéties. Plus jamais le réel n'aura l'occasion de se produire -telle est la fonction vitale du modèle dans un système de mort, ou plutôt de résurrection anticipée qui ne laisse plus aucune chance à l'événement même de la mort. Hyperréel désormais à l'abri de l'imaginaire, et de toute distinction du réel et de l'imaginaire, ne laissant place qu'à la récurrence orbitale des modèles et à la génération simulée des différences.

Ainsi l'enjeu aura toujours été la puissance meurtrière des images, meurtrières du réel, meurtrières de leur propre modèle, comme les icônes de Byzance pouvaient l'être de l'identité divine. A cette puissance meurtrière s'oppose celle des représentations comme puissance dialectique, médiation visible et intelligible du Réel. Toute la foi et la bonne foi occidentale se sont engagées dans ce pari de la représentation : qu'un signe puisse renvoyer à la profondeur du sens, qu'un signe puisse s'échanger contre du sens et que quelque chose serve de caution à cet échange -Dieu bien sûr. Mais si Dieu lui-même peut être simulé, c'est-à-dire se réduire aux signes qui en font foi ? Alors tout le système passe en apesanteur, il n'est plus lui-même qu'un gigantesque simulacre -non pas irréel, mais simulacre, c'est-à-dire ne s'échangeant plus jamais contre du réel, mais s'échangeant lui-même, dans un circuit ininterrompu dont ni la référence ni la circonférence ne sont nulle part.

Telle est la simulation, en ce qu'elle s'oppose à la représentation. Celle-ci part du principe d'équivalence du signe et du réel (même si cette équivalence est utopique, c'est un axiome fondamentale). La simulation part à l'inverse de l'utopie du principe d'équivalence, part de la négation radicale du signe comme valeur, part du signe comme réversion et mis à mort de toute référence. Alors que la représentation tente d'absorber la simulation en l'interprétant comme fausse représentation, la simulation enveloppe tout l'édifice de la représentation lui-même comme simulacre.

Telles seraient les phases successives de l'image :
- elle est le reflet d'une réalité profonde
- elle masque et dénature une réalité profonde
- elle masque l'absence de réalité profonde
- elle est sans rapport à quelque réalité que ce soit : elle est son propre simulacre pur

Dans le premier cas, l'image est une bonne apparence -la représentation est de l'ordre du sacrement. Dans le second, elle est une mauvaise apparence -de l'ordre du maléfice. Dans le troisième, elle joue à être une apparence -elle est de l'ordre du sortilège. Dans la quatrième, elle n'est plus du tout de l'ordre de l'apparence, mais de la simulation.

Le passage des signes qui dissimulent quelque chose aux signes qui dissimulent qu'il n'y a rien, marque le tournant décisif. Les premiers renvoient à une théologie de la vérité et du secret (dont fait encore partie l'idéologie). Les seconds inaugurent l'ère des simulacres et de la simulation, où il n'y a plus de Dieu pour reconnaître les siens, plus de Jugement dernier pour séparer le faux du vrai, le réel de sa résurrection artificielle, car tout est déjà mort et ressucité d'avance.

Lorsque le réel n'est plus ce qu'il était, la nostalgie prend tout son sens. Surenchère des mythes d'origine et des signes de réalité. Surenchère de vérité, d'objectivité et d'authenticité secondes. Escalade du vrai, du vécu, résurrection du figuratif là où l'objet et la substance ont disparu. Production affolée du réel et de référentiel, parallèle et supérieure à l'affolement de la production materielle : telle apparaît la simulation dans la phase qui nous concerne -une stratégie du réel, de néo-réel et d'hyperréel, que double partout une stratégie de dissuation.

L'hyperréalité et la simulation, elles, sont dissuasives de tout principe et de toute fin, elles retournent contre le pouvoir cette dissuasion qu'il a si bien utilisée pendant longtemps. Car enfin, c'est le capital qui le premier s'est alimenté, au fil de son histoire, de la destructuration de tout référentiel, de toute fin humaine, qui a brisé toutes les distinctions idéales du vrai et du faux, du bien et du mal, pour asseoir une loi radicale des équivalences et des échanges, la loi d'airain de son pouvoir. Lui le premier a joué la dissuassion, l'abstraction, la déconnexion, la déterritorialisation, etc., et si c'est lui qui a fomenté la réalité, le principe de réalité, il est aussi le premier à l'avoir liquidé dans l'extermination de toute valeur d'usage, de toute équivalence réelle, de la production et de la richesse, dans la sensation même que nous avons de l'irréalité des enjeux et de la toute-puissance de la manipulation. Or, c'est cette même logique qui se radicalise aujourd'hui contre lui. Et lorsqu'il veut combattre cette spirale catasptrophique en sécrétant une dernière lueur de réalité, sur laquelle fonder une dernière lueur de pouvoir, il ne fait qu'en multiplier les signes et accélérer le jeu de la simulation.

Tant que la menace historique lui venait du réel, le pouvoir a joué la dissuasion et la simulation désintégrant toutes les contradictions à force de production de signes équivalent. Aujourd'hui où la menace lui vient de la simulation (celle de se volatiser dans le jeu des signes) le pouvoir joue le réel, joue la crise, joue à refabriquer des enjeux artificiels, sociaux, économiques, politiques. C'est pour lui une question de vie ou de mort. Mais il est trop tard.

De là l'hystérie caractéristique de notre temps : celle de la production et la reproduction du réel. L'autre production, celle des valeurs et des marchandises, celle de la belle époque de l'économie politique, n'a plus de sens propre, depuis longtemps. Ce que toute une société cherche en continuant de produire, et de surproduire, c'est à ressuciter le réel qui lui échappe. C'est pourquoi cette production "materielle" est aujourd'hui elle-même hyperréelle. Elle retient tous les traits, tout le discours de la production traditionnelle mais elle n'en est plus que la réfraction démultipliée (ainsi les hyperréalistes fixent dans une ressemblence hallucinante un réel d'où se sont enfuis tous le sens et le charme, toute la profondeur et l'énergie de la représentation). Ainsi partout l'hyperréalisme de la simulation se traduit par l'hallucinante ressemblance du réel à lui-même.

Le pouvoir lui aussi ne produit depuis longtemps que les signes de sa ressemblance. Et du coup, c'est une autre figure du pouvoir qui se déploie : celle d'une demande collective des signes du pouvoir -union sacrée qui se refait autour de sa disparition. Tout le monde y adhère plus ou moins dans la terreur de cet effondrement du politique. Et le jeu du pouvoir en vient à ne plus être que l'obsession critique du pouvoir -obsession de sa mort, obsession de sa survie, au fur et à mesure qu'il disparaît. Lorsqu'il aura totalement disparu, nous serons logiquement dans l'hallucination totale du pouvoir -une hantise telle qu'elle se profile déjà partout, exprimant à la fois la compulsion de s'en défaire (personne n'en veut plus, tout le monde le refile aux autres) et la nostalgie panique de sa perte. Mélancolie des sociétés sans pouvoir : c'est elle déjà qui a suscité le fascisme, cette overdose d'un référentiel fort dans une société qui ne peut venir à bout de son travail de deuil.

Nous sommes dans un univers où il y a de plus en plus d'information, et de moins en moins de sens. Trois hypothèses :

- ou l'information produit du sens (facteur néguentropique), mais n'arrive pas à comprendre la déperdition brutale de signification dans tous les domaines.
- Ou l'information n'a rien à voir avec la signification. C'est autre chose, un modèle opérationnel d'un autre ordre, extérieur au sens et à la circulation du sens proprement dit.
- Ou bien, au contraire, il y a corrélation rigoureuse et nécessaire entre les deux, dans la mesure où l'information est directement destructrice, ou neutralisatrice du sens et de la signification. La déperdition du sens est directement liée à l'action dissolvante, dissuasive, de l'information des media et des mass-media.

C'est l'hypothèse la plus intéressante, mais elle va à l'encontre de toute acception reçue. Partout la socialisation se mesure par l'exposition aux messages médiatiques. Est désocialisé, ou virtuellement asocial celui qui est sous-exposé aux media. Partout l'information est censée produire une circulation accélérée du sens, une plus-value de sens homologue à celle, économique, qui provient de la rotation accélérée du capital. L'information est donnée comme créatrice de communication, et même si le gaspillage est énorme, un consensus général veut qu'il y ait cependant au total un excédent de sens, qui se redistribue dans tous les interstices du social (...). Nous sommes tous complices de ce myhte. C'est l'alpha et l'oméga de notre modernité, sans lesquels la crédibilité de notre organisation sociale s'effondrerait. Or, le fait est qu'elle s'effondre, et pour cette raison même. Car là où nous pensons que l'information produit du sens, c'est l'inverse.

L'information dévore ses propres contenus. Elle dévore la communication et le social, et ceci pour deux raisons :

1. Au lieu de faire communiquer, elle s'épuise dans la mise en scène de la communication. Au lieu de produire du sens, elle s'épuise dans la mise en scène du sens. Gigantesque processus de simulation que nous connaissons bien. L'interview non directif, la parole, les téléphones d'auditeurs, la participation tous azimuts, le chantage à la parole : « Vous êtes concernés, c'est vous l'événement, etc. » De plus en plus l'information est envahie par cette sorte de contenu fantôme, de greffe homéopathique, de rêve éveillé de la communication. Agacement circulaire où on met en scène le désir de la salle, anti-théâtre de la communication, qui, comme on sait, n'est jamais que le recyclage en négatif de l'institution traditionnelle, le circuit intégré du négatif. Immenses énergies déployées pour tenir à bout de bras ce simulacre, pour éviter la dissimulation brutale qui nous confronterait à l'évidente réalité d'une perte radicale du sens.
[...]
2. Derrière cette mise en scène exacerbée de la communication, les mass-media, l'information au forcing poursuivent une irrésistible destructuration du social. Ainsi l'information dissout le sens et dissout le social, dans une sorte de nébuleuse vouée non pas du tout à un surcroît d'innovation, mais tout au contraire à l'entropie totale. Ainsi les media sont effecteurs non pas de la socialisation, mais juste à l'inverse de l'implosion du social dans les masses. Et ceci n'est que l'extension macroscopique de l'implosion du sens au niveau microscopique du signe.


Les mass-media sont-ils du côté du pouvoir dans la manipulation des masses, ou sont-ils du côté des masses dans la liquidation du sens, dans la violence faite au sens et dans la fascination ? Est-ce que ce sont les media qui induisent les masses à la fascination, ou est-ce que ce sont les masses qui détournent les media dans le spectaculaire ? Mogadiscio-Stammheim : les media se font le véhicule de la condamnation morale du terrorisme et de l'exploitation de la peur à des fins politiques, mais simultanément, dans la plus totale ambigüité, ils diffusent la fascination brute de l'acte terroriste, ils sont eux-mêmes terroristes, dans la mesure où ils marchent eux-mêmes à la fascination. Les media charrient le sens et le contresens, ils manipulent dans tous les sens à la fois, nul ne peut contrôler ce procesus, ils véhiculent la simulation interne au système et la simulation destructrice du système, selon une logique absolument moebienne et circulaire, -et c'est bien comme ça. Il n'y a pas d'alternative à cela, pas de résolution logique. Seule une exacerbation logique et une résolution catastrophique.

Avec un correctif. Nous sommes vis-à-vis de ce système dans une situation double et insoluble « double bind » -exactement comme les enfants vis-à-vis des exigences de l'univers adulte. Ils sont simultanément sommés de se constituer comme sujets autonomes, responsables, libres, et conscients, et de se constituer comme objets, inertes, obéissants, conformes. L'enfant résiste sur tous les plans, et à une exigence contradictoire, il répond aussi par une stratégie double. A l'exigence d'être objet, il oppose toutes les pratiques de désobéissance, de révolte, d'émancipation, bref toute une revendication du sujet. A l'exigence d'être sujet, il oppose tout aussi obstinément et efficacement une résistance d'objet, c'est-à-dire exactement à l'inverse : infantilisme, hyperconformisme, dépendance totale, passivité, idiotie. Aucune des deux stratégies n'a plus de valeur objective que l'autre.

Jean Baudrillard, Simulacres et simulation (1981)


(all pics, James Natchwey)