Nom

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Sans titre

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Et dans le champ marche un homme
il est comme la Voix et comme la Respiration
parmi les arbres qui semblent attendre
d'être Nommés pour la première fois
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Guennadi Aïgui (1934-2006)
Toujours plus loin dans les neiges
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[Traduit par Léon Robel]

Invisible

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Neuvième élégie
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Pourquoi, s’il est loisible aussi bien de remplir
son délai d’existence en laurier, sombre un peu plus
que tous les autres verts, avec ces vaguelettes
(tel un sourire de la brise) au bord de chaque feuille : –
alors pourquoi
est-on contraint d’être homme et, fuyant sous le Destin,
de désirer tant le destin ?...
...............................Oh ! non parce qu’existe le bonheur,
si précipitamment gagné sur une perte très prochaine ;
ni par curiosité, ou seulement pour exercer
notre cœur, qui lui aussi serait dans le laurier…
Mais parce qu’être ici, c’est beaucoup ; et que tout, semble-t-il,
tout ce qui est d’ici, le périssable, nous réclame et a besoin
de nous ;
Étrangement il nous concerne : nous périssables plus que tout.
Une fois
chaque chose ; une fois seulement. Une fois et pas plus.
Et nous aussi, une seule, une unique fois ; jamais plus.
..........Mais cela :
cette seule une fois, l’avoir été, - si ce n’est même qu’une
fois,
avoir été au monde de la terre, cela parait n’être pas révo
cable
Ainsi nous nous précipitons, voulant cet accomplissement,
voulant le contenir entre nos simples mains,
d’un regard surcomblé et d’un cœur sans parole,
voulant le devenir. A qui pourrait-on s’en remettre ? Notre
prédilection
serait de tout tenir, pour toujours… Mais ah ! dans l’autre
règne
hélas !qu’emport-on ? Non, certes, le regard, appris ici
si lentement, ni rien de tout ce qui advient ici. Aucune chose.
Ce sont donc les douleurs. Par-dessus tout, l’angoissant et
le grave ;
donc, de l’amour, la longue expérience : rien donc que ce
qui est
proprement ineffable. Mais ensuite, quelle importance ?
plus tard, au milieu des étoiles, encore et tellement mieux
ineffables !
Du bord des précipices, lui non plus, le voyageur ne redescend
à la vallée
une main pleine de la terre ineffable à eux tous, mais au
contraire avec
un mot formé qu’il y cueillit, un mot pur : une gentiane
jaune et bleu. Ici, peut-être y sommes-nous pour dire :
Maison,
Pont, ou Fontaine, Porte, Verger, Jarre, Fenêtre…
peut-être encore,
au plus, Colonne, Tour ?... mais dire, comprends-le,
oh ! le dire tellement, que les choses jamais, au plus intime
d’elles-mêmes,
n’eussent imaginé l’être ! Et n’est-ce pas la très secrète ruse
de cette terre en silence toujours, quand elle presse les
Amants,
afin que toute chose avec leur sentiment, oui toute chose
entre en extase ?
Le Seuil, qu’est-ce pour deux amants ?
si ce même ancien seuil de la porte, il l’usent, eux
aussi un peu, après tant d’autres qui passèrent,
et avant ceux qui viendront… – presque sans poids.
Le temps de l’Exprimable, c’est ici. Ici est sa patrie.
Parle et avoue. Fidèlement. Plus que jamais les choses
tombent d’ici, que l’on peut vivre ; et elles sont perdues
car ce qui les déloge est sans image, un mode fruste.
Un mode enveloppé de croûtes, qui ne demandent qu’à
céder
aussitôt que l’action, du dedans, se déploie
et va chercher d’autres limites.
C’est entre des marteaux que notre cœur
subsiste, comme est la langue
entre les dents, qui malgré tout demeure
et reste néanmoins
glorifiante.
.
Chante le monde à l’Ange, et non pas l’ineffable ;
tu ne peux devant lui te vanter des splendeurs de ton seul
sentiment ; dans l’univers
où il éprouve un plus sensible sentiment, toi, tu es un novice ;
montre-lui donc, simple, la chose, génération apres génération
lentement façonnée, et qui vit comme notre,
près de la main et dans notre regard.
Les choses, dis-les-lui, les choses, dont il sera tout étonné,
ainsi que du cordier de Rome ou du portier du Nil, toi,
tu le fus.
Montre-lui comme heureuse une chose peut être, et notre
et sans péché ;
comment jusqu’au gémissement de la souffrance en vient
à prendre forme, et dans sa pureté, il sert comme une chose,
ou meurt dans une chose, - et par-delà, dans la béatitude,
du violon s’échappe. Et cela : que tu les célèbres, ces choses
qui ont vie du dépérissement, le comprennent. Elles, les
périssables,
nous font capables de salut, nous les plus périssables.
Le veulent, qu’en notre cœur tout invisible, il nous soit un
devoir
d’accomplir leur métamorphose –oh ! infinie – en nous,
quoi que nous dussions être à la fin, nous aussi.
O terre, n’est ce pas là ce que tu veux : invisible,
lever en nous ? Ton rêve n’est-il pas
d’exister, invisible, une fois ? O Terre ! Invisible !
Sinon cette métamorphose, quelle est ta pressante mission ?
Oh ! Terre aimée, j’ai ce vouloir. Ah ! crois bien qu’il n’est
plus besoin
de tes printemps pour me gagner : un seul, ah !
un unique printemps, et pour le sang c’est déjà trop.
Immensément je suis à toi, et de très loin, par choix.
Toujours, tu étais dans ton droit, et c’est ta sainte décou-
verte
que la mort confidente.
Voici je vis. De quoi ? Ni enfance ni avenir
ne vont s’amenuisant… Une existence de surcroît
surabonde et déborde de mon cœur.


Rainer Maria Rilke, Les Elégies de Duino (1912-1922)
[Traduit par Armel Guerne]
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Veillées

. ..
C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.
C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.
L'air et le monde point cherchés. La vie.
- Etait-ce donc ceci ?
- Et le rêve fraîchit.
..
.
Arthur Rimbaud.
Illuminations (1872-1875)
..

Mouvement


La vie n’est pas un essai, bien que nous essayions beaucoup de choses ; ce n’est pas un conte, bien que nous inventions beaucoup de choses ; ce n’est pas un poème, bien que nous rêvions beaucoup de choses. L’essai du conte du poème de la vie est un mouvement perpétuel ; c’est ça, un mouvement perpétuel.

Augusto Monterroso, Mouvement perpétuel (1972)

[Traduit par Christine Monot]


Aequanimitas


Après cette introduction générale, parlons plus particulièrement de l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destinée. Et puisque l'occasion s'en présente, il est peut-être utile de faire observer, dès l'abord, qu'on chercherait en vain une méthode bien rigoureuse dans ce livre. Il n'est composé que de méditations interrompues, qui s'enroulent avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets. Il ne prétend persuader personne, il n'entend rien prouver. Au demeurant, les livres n'ont guère, dans la vie, l'importance que la plupart des hommes qui les écrivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder. Il suffirait de les écouter dans l'esprit où l'un de mes amis, qui est un grand sage, écoutait un jour le récit des derniers instants de l'empereur Antonin le Pieux. Antonin le Pieux qui, à plus juste titre encore que Marc-Aurèle, peut être considéré comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait porté, car à toute la sagesse, à toute la profondeur, à toute la bonté, à toutes les vertus de son fils adoptif, il joignait je ne sais quoi de plus viril, de plus énergique, de plus pratique, de plus simplement heureux et de plus spontané, qui le rapprochait davantage de la vérité quotidienne, Antonin le Pieux, étendu sur son lit, attendait la mort, les yeux voilés de larmes involontaires et les membres baignés des pâles sueurs de l'agonie. À ce moment, le chef des gardes du palais entra dans sa chambre, pour lui demander, selon l'usage, le mot d'ordre. Aequanimitas, égalité d'âme, répondit-il en tournant la tête du côté de l'ombre éternelle. Il est beau d'aimer et d'admirer cette parole, disait mon ami. Il est plus beau encore, ajoutait-il, de savoir sacrifier sans que personne le remarque, sans que soi-même on songe à s'en apercevoir, le temps que le hasard nous accorde pour l'admirer, à la première venue des petites oeuvres utiles et simplement vivantes que le même hasard offre sans cesse à la bonne volonté de notre coeur.

«Leur destinée voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes ou par les événements partout où ils se planteraient.» dit un auteur en parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes. Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris à séparer leur destinée extérieure de leur destinée morale. Ils sont semblables au petit ruisseau aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Tâtonnant, se débattant, trébuchant et chancelant sans cesse au fond d'une vallée obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre côté de la forêt, dans la paix de l'aurore. Ici, c'était un quartier de basalte qui l'obligeait à quatre longs détours, là-bas, les racines d'un vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle à jamais disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et l'éloignait indéfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affolé, malheureux, inutile, une force supérieure aux forces instinctives avait tracé à travers la campagne, à travers les pierres écroulées, à travers la forêt obéissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux, pacifique, allant sans hésiter, de son pas calme et clair, des profondeurs d'une autre source cachée à l'horizon, vers le même lac lumineux et tranquille. Et j'avais à mes pieds l'image des deux grandes destinées qui sont offertes à l'homme.

*

Le sage ne souffrira jamais ? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa demeure ? Personne ne lui tendra de piège ? Sa femme et ses amis ne le trahiront point ? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil ? Ni son père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres ? Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc défendues par des anges ? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau de Lazare ? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne l'aima point ? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son triomphe dans Rome et le second trois jours après ? Est-ce donc là l'abri que la sagesse offre au bonheur ? Nous faut-il effacer ce que nous avons dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que l'expérience déclare presque toujours déraisonnables ?

En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme, parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi, n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle. Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées, mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas nous-mêmes ? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui puisse nous atteindre autrement que par nos pensées ? Et qui donc fournit à nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous défendent ? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de nous, de notre propre substance.»

*

Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses. Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort ? N'est-ce pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière ? Il est plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte, puisque l'on continue de vivre ? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que de penser pour ne pas consoler ? Il est plus facile de me dire pourquoi vous vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont vous vous plaignez de la sorte.

Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être pas heureux ? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes. Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on peut l'être ?


Maurice Maeterlinck, La sagesse et la destinée (extraits), 1908


Graine



Ce qui parle pas,
je l’écoute.

Ce qui n’a pas lieu
je le retrouve dans
son lieu.

Ce qui tombe,
je me retiens à son assise.

Je vois vivre
tout ce qui meurt.

Je disparais
avec ce qui demeure.


*


Donnez-moi ce matin, ces heures
encore du petit matin
quand tout commence, donnez-moi, je vous prie,
ce mouvement léger des branches,
un souffle, rien de plus,
et que je sois comme quelqu'un
qui se réveille dans le monde et qui ne sait
ni ce qui vient ni ce qui va
mourir, donnez-moi
juste un peu de ciel, ou ce caillou.


Le jour à peine écrit (1967-1992), 2006


*


Ne garderai-je du jour que cette longue lassitude et la poussière des chemins au fond des yeux ? Je m'assiérai n'importe où, je tenterai seulement de reprendre souffle, sans hâte et comme pour mieux me souvenir. L'espoir, quand on s'arrête de marcher, devient inutile, mais le vieux désir d'être encore ne disparaît pas avec lui. Et je suis là, comme quelqu'un qui s'étonne que son corps le soutienne et le défende, ce corps meurtri, ce corps appesanti, le mien pourtant, et que je méprisais. Les grandes lois du soleil et de l'ombre nous échappent, nous mesurons l'espace aux battements d'un coeur quand il est neuf, mais que la machine au-dedans hésite ou s'emballe, les repères se dissipent et chaque pas devient une épine dans la chair. N'importe, je suis là, je regarde mes mains, je n'oublie pas qu'elles ont touché la splendeur intacte du monde et qu'il y eut des moments d'allégresse à sentir la sève trembler sous les doigts. Non, la mémoire ne se résume nullement à la somme des choses mortes entassées dans la tête. Elle est tapie au creux d'une odeur, d'une feuille froissée par la pluie, d'un murmure. Et que l'on fasse taire en soi le bruissement de la pensée, qu'on s'arrache à ce théâtre de mauvais rêves, le paysage se recompose, les formes s'animent, les couleurs recommencent à vibrer. Rien ne bouge pour celui qui se détourne, tout s'éveille au-devant de celui qui reste à l'écoute et il ne craint plus. On cherche à l'endroit d'une ancienne blessure, et c'est à peine si la peau tressaille. Et c'est à présent l'immobile qui devient une fiction, et cette lassitude d'avoir tant vécu comme une invitation à poursuivre encore.


La mort à distance, 2007


*


J’ai dit non à l’orgueil. J’ai dit : il faut que tout mon corps écoute.

Ce jardin est
mon corps. Pierres du
premier jour, répondez-moi.
J’ai dit : hors du sommeil, l’autre n’a pas trahi, la terre ultime.
Ô zénith sur les
........................arbres, exauce-moi.
J’ai pris mon nom. Je l’ai couvert de brume et de silence.
J’ai déchiré ce qui
.............................restait de doute entre mes doigts
J’ai attendu le soir. J’ai disparu, graine parmi les graines.


Conjoncture du corps et du jardin, 1983


Claude Esteban (1935-2006)


Fruit



tu meurs
mais je t’ac-
compagne dans cette poussière où tu rampes
nous n’atteindrons pas
au fruit que nos regards font éclater
nous tomberons au pied de
l’arbre
 nous nous donnerons
puisque rien ne nous sera donné
tu meurs
mais je te sais pour une dépouille printanière
où le fruit grossira
à même la paume chaude
de qui te plantera au milieu des marées
nous
donnerons le fruit le plus clair du futur
puisque seuls nous rampons
vers l’arbre qui nous nie
puisque dans son écorce nous avons
découvert
 une route secrète que les branches ignorent
tu meurs
mais je
suis nu dans l’herbe vorace qui m’amenuise
et nous aiguise ensemble
nous lave de la pierre
nous rampons unanimes vers l’arbre qui vacille
pour recevoir la der-
nière goutte de ton sang noir
et donner au futur le fruit le plus
étrange
 qui parle dans la bouche
de milliers d’innocents morts dans
notre sang noir



Mohammed Khaïr-Eddine, in Soleil Arachnide (1969)

Effacement


Paysage englouti. Je suis entré en toi. En toi je suis entré lentement. Je suis entré pieds nus et je ne t'ai pas trouvé. Tu étais là, pourtant. Tu ne m'as pas vu. Nous n'avions plus aucun signe pour nous dire notre mutuelle présence. Se croiser ainsi, seuls, sans se voir. Oiseaux jaunes. Transparence absolue de la proximité.



*


S'effacer
Ce n'est que dans l'absence de tout signe
que se pose le dieu




Paysage avec des oiseaux jaunes, 1994
Au dieu sans nom, 1992
José Ángel Valente

[Traduction de Jacques Ancet]

Transparence



J’entends la voix du temps :
Le poème – une main de-ci, de-là
Le poème – deux yeux qui interrogent

L’églantier a-t-il fermé
la porte de sa cabane
L’homme a-t-il ouvert
une brèche nouvelle

Une main ici, là-bas
Et la distance oscille entre enfant
et victime
Afin que vienne l’étoile cachée
Et que le monde retourne
à la transparence


Adonis, Mémoire du vent (1991)
[Traduit par Anne Wade Winkowski]

Parabolè


Arbre au-dedans


Dans mon front a poussé un arbre.
Il a poussé au-dedans.
Ses racines sont des veines,
des nerfs ses branches,
ses feuillages confus des pensées.
Tes regards l’enflamment
et ses fruits d’ombres
sont orange de sang,
grenades de lumière.
.
Le jour se lève
dans la nuit du corps.
Là au-dedans, dans mon front,
l’arbre parle.
Approche, tu l’entends ?



Octavio Paz, L’arbre parle (1987)
[Traduit par Frédéric Magne et Jean-Claude Masson]