Shams


PAIN ET VIN
à Heinze


I

À l’entour se repose la ville ; se calme la rue illuminée,
Et, parées de torches, bruissent les voitures en passant.
Chez eux rassasiés des joies du jour sont allés se reposer les hommes,
Et le gain et la perte, les mesure une tête pensive
Dans la quiétude du logis ; vide de grappes et de fleurs
Et de l’ouvrage des mains, se repose le marché affairé.
Mais un luth résonne au loin dans les jardins ; peut-être
Là-bas joue un amant, ou un homme solitaire
D’amis lointains se souvenant, et de la jeunesse ; et les fontaines
Intarissables et fraîches bruissent dans les parterres embaumés.
Calme dans l’air assombri résonne le carillon des cloches,
Et se souvenant de l’heure un veilleur en crie le nombre.
À l’instant se lève aussi une brise et s’agite la cime des arbres,
Vois ! et le fantôme de notre terre, la lune,
Aussi se lève en secret à présent ; l’exaltée, la nuit vient
Emplie d’étoiles et bien peu soucieuse de nous,
Brille l’étonnante là-bas, l’étrangère parmi les hommes,
Par-dessus l’arête des monts passant triste et splendide.

II

Merveilleuse est la faveur de la sublime et personne
Ne sait depuis quand, ni ce qui en provient.
Ainsi meut-elle le monde et l’âme espérante des hommes,
Aucun sage même ne comprend comment elle en dispose, car ainsi
Le veut le dieu suprême qui t’aime tant, et c’est pourquoi
Tu lui préfères encore le jour pondéré.
Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre
Et cherche pour le plaisir, avant qu’il en soit besoin, le sommeil,
Ou bien regarde-t-il volontiers, un homme fidèle, loin dans la nuit,
Oui, pour l’honorer vos couronnes lui conviennent, et les chants,
Car aux égarés est-elle consacrée, et aux morts,
Mais elle-même gardée, éternellement, dans le plus libre esprit.
Mais elle nous doit aussi qu’en cette heure indécise,
Qu’en cette obscurité nous soit quelque assurance,
Que l’oubli et l’ivresse sacrée nous soient versés,
Versé le verbe torrentiel qui, tels les amants, soit
Insomnieux, et couple plus pleine et vie plus audacieuse,
Mémoire sacrée aussi, pour demeurer éveillé dans la nuit.

III

Aussi renfermons-nous en vain le cœur dans la poitrine, rien qu’en vain
Retenons-nous encore cet élan, maîtres et élèves, qui donc
Pourrait l’entraver et qui pourrait nous interdire la joie ?
Le feu divin aussi s’efforce, de jour et de nuit,
À l’embrasement. Viens donc ! que nous contemplions l’ouvert,
Que nous cherchions notre bien propre, si éloigné soit-il aussi.
Assurée demeure une chose ; qu’il soit midi ou qu’on avance
Vers la mi-nuit, toujours est gardée une mesure,
Commune à tous, bien qu’à chacun soit aussi accordé en propre
Ce vers quoi s’avance et va chacun, jusqu’où il peut.
Allons ! et volontiers se moque des moqueurs le délire exultant,
Quand par la nuit sacrée soudain il empoigne les chanteurs.
Allons, viens à l’Isthme ! là-bas au loin, où la pleine mer rugit
Contre le Parnasse et la neige étincelle autour de la roche delphique,
Là-bas au pays de l’Olympe, là-bas sur les hauteurs du Kithéron,
Sous les pins là-bas, sous les grappes, d’où
Monte la rumeur de Thèbes et rugit l’Ismène au pays de Cadmos,
De là-bas est venu et revient présager le dieu à venir.

IV

Bienheureuse Grèce ! toi la maison de tous les Célestes,
Ainsi est vrai ce qu’une fois nous entendîmes dans notre enfance ?
Salle des Fêtes ! le sol est la mer ! et tables les monts,
Vraiment pour ces seules solennités anciennement édifiés !
Mais les trônes, où ? les temples, et où les coupes,
Où remplies de nectar, pour le plaisir des dieux les chants ?
Où, où donc éclaire-t-il, l’oracle foudroyant les lointains ?
Delphes somnole et où retentit le grand destin ?
Où est le prompt ? où perce-t-il, plein du bonheur partout présent,
Tonnant dans l’air plus serein au-dessus des regards levés ?
Azur ! ô Père ! cela montait et volait ainsi de bouche en bouche
Mille fois, il n’était personne pour supporter seul la vie ;
De partager un tel bien réjouissait, et échanger, avec l’étranger,
Était une jubilation, elle croissait en dormant, la force du mot :
Père ! sérénissime ! Et retentissait, de si loin qu’il venait, l’antique
Signe, hérité des ancêtres, frappant et fécondant ici-bas.
Car ainsi retournent les Célestes, par un ébranlement profond jaillissant ainsi
Hors de l’ombre descend parmi les hommes leur jour.

V

Sans même ressentir qu’ils viennent, s’élancent à leur rencontre
Les enfants, trop clair survient-il, trop éblouissant, ce bonheur,
Et s’en effraie l’homme, à peine sait-il dire, un demi-dieu,
Sous quels noms ils paraissent, ceux qui avec des dons l’approchent.
Mais cet élan qui vient d’eux est grand, lui comble le cœur
Leur joie, et à peine sait-il user de ce bien,
Créant, dilapidant, et lui devient presque sacré le profane,
Ce qu’avec une main bénissante, insensé et généreux, il effleure.
Autant que possible patientent les Célestes ; mais après en vérité
Viennent-ils eux-mêmes, et s’accoutumeront les hommes au bonheur
Et au jour et à voir le manifeste, la révélation
De ceux-ci, lesquels dès longtemps déjà nommèrent l’Un et le Tout,
Profondément comblèrent la muette poitrine d’un libre contentement,
Et les premiers et les seuls exaucèrent tous les désirs ;
L’homme est ainsi ; quand le bien est là, et que se charge de dons
Pour lui un dieu même, il ne le connaît ni ne le voit.
Il doit tout d’abord le supporter ; mais maintenant nomme-t-il son plus grand amour,
Maintenant, maintenant doivent-elles pour cela, les paroles, comme des fleurs éclore.

VI

Et maintenant pensent-ils à honorer avec sérieux les dieux bienheureux,
Réellement et vraiment tout doit proclamer leur louange.
Rien ne peut voir la lumière, qui ne plaise aux Très-Hauts,
Devant l’Azur nulle tentative paresseuse ne convient.
Pour mériter de se tenir en présence des Célestes
S’assemblent en splendide ordonnance les peuples
L’un avec l’autre, et ils bâtissent les beaux temples et les cités
Solides et nobles, elles se dressent vers le ciel au-dessus du rivage —
Mais où sont-elles ? Où fleurissent les illustres, les couronnes de la fête ?
Thèbes s’est fanée, et Athènes ; les armes ne retentissent-elles plus jamais
À Olympie, ni les chars d’or de la joute,
Et ne sont-ils donc plus jamais couronnés, les vaisseaux de Corinthe ?
Pourquoi se taisent-ils aussi, les antiques théâtres sacrés ?
Pourquoi donc ne s’est plus enjouée la danse rituelle ?
Pourquoi ne grave-t-il plus, comme jadis, le front de l’homme, un dieu,
N’imprime-t-il plus le sceau, comme jadis, sur les élus ?
Ou bien venait-il lui-même et prenait forme humaine
Et accomplissait et achevait, consolant, la fête céleste.

VII

Mais, amis ! nous venons trop tard. Certes vivent les dieux
Mais par-dessus les têtes, là-haut dans un autre monde.
Sans fin y agissent-ils et semblent peu considérer
Si nous vivons, tant nous épargnent les Célestes.
Car un vase fragile ne peut les contenir toujours,
Il ne supporte que pour un temps la plénitude divine, l’homme.
Rêver d’eux ensuite est la vie. Mais l’égarement
Secoure, comme le sommeil, et réconfortent la détresse et la nuit,
Tant que les héros n’ont pas assez grandi dans leurs berceaux d’airain,
Le cœur à l’effort, comme jadis, semblables aux Célestes.
Tonnant viendront-ils ensuite. Jusque-là me semble souvent
Préférable de dormir que d’être ainsi sans compagnons,
Que d’attendre ainsi, et que faire jusque-là et que dire,
Je ne sais, et pourquoi des poètes en ce temps d’indigence.
Mais ils sont, dis-tu, tels les prêtres sacrés du dieu du vin,
Ceux qui de pays en pays traçaient dans la nuit sacrée.

VIII

En effet, lorsqu’il y a quelque temps, nous semble-t-il long,
Remontaient-ils tous, ceux qui rendaient la vie heureuse,
Lorsque le Père détournait sa face des humains,
Et que le deuil avec raison commençait sur la terre,
Lorsque apparaissait en dernier un calme génie, céleste
Consolateur, lequel annonça la fin du jour et disparut,
Laissant pour signe, de ce qu’une fois il avait été là et de nouveau
Viendrait, quelques dons rapportés du chœur céleste,
Desquels humainement, comme jadis, nous puissions nous réjouir,
Car en joie, par l’esprit, se transformait le plus grand trop grand
Parmi les hommes et encore, encore nous manquent les forts qui goûteraient
La joie, mais calmement vit encore quelque gratitude.
Le pain est fruit de la terre, cependant est-il béni par la lumière,
Et par le dieu tonnant vient la joie du vin.
C’est pourquoi nous pensons aussi aux Célestes, qui jadis
Étaient là et qui reviendront en un temps propice ;
C’est pourquoi ils chantent aussi avec sérieux, les chanteurs, le dieu du vin,
Et n’est pas vaine fiction, retentissant pour l’Ancien, la louange.

IX

Oui ! ils disent avec raison qu’il concilie le jour avec la nuit,
Guide les astres du ciel éternellement s’élevant, déclinant.
Joyeux en tout temps, comme le feuillage du pin toujours vert
Qu’il aime, et la couronne qu’il a choisie de lierre,
Car il demeure et apporte lui-même la lueur des dieux enfuis
Aux abandonnés de Dieu plongés dans les ténèbres.
Ce que les chants des Anciens prédirent aux enfants de Dieu,
Vois ! nous le sommes, nous ; c’est le fruit des Hespérides !
C’est merveilleux et exact lorsque cela s’accomplit en l’homme,
Le croit qui l’éprouva ! Mais quoiqu’il advienne,
Rien n’agit, car nous sommes insensibles, des ombres, avant que notre
Père l’Azur reconnaisse chacun et appartienne à tous.
Mais jusque-là vient comme porteur de torches du Très-Haut
Le fils, le Syrien, parmi les ombres ici-bas.
Des sages bienheureux le voient ; d’un sourire s’illumine
L’âme captive, à la lumière encore dégèlent leurs yeux.
Plus doucement rêve et s’endort dans les bras de la terre le Titan,
Le jaloux lui-même, Cerbère lui-même va boire et s’endort.


Friedrich Hölderlin


[Traduction proposée par Patrick Guillot (ici). Merci]



Sirocco



Silba el viento dentro de mí.
Estoy desnudo. Dueño de nada, dueño de nadie, ni siquiera dueño de mis certezas, soy mi cara en el viento, a contraviento, y soy el viento que me golpea la cara


Le vent souffle dedans moi.
Je suis nu. Maître de rien, maître de personne, même pas maître de mes certitudes, je suis mon visage au vent, à contrevent, et je suis le vent qui frappe mon visage


Eduardo Galeano, El libro de los abrazos (1989)
(Le livre des embrassades, traduction de F)


Seuil


Toutes les barrières de l'existence, toutes les situations-limites (Grenzsituationen) dont nous parle, par exemple Jaspers, comme la faute, la mort, toutes les idées crépusculaires qui flottent dans l'air comme le nihilisme, l'oubli de l'être, la fin de la métaphysique, ont complètement brouillé les repères de l'homme d'aujourd'hui. Non seulement il ne sait plus où se situer par rapport à l'oubli de l'être, au retour du religieux, à l'assaut de nouvelles croyances qui l'agressent de toutes parts, mais aussi l'élargissement de ses horizons culturels, l'effritement des identités exclusives (encore que nous assistions aussi un peu partout dans le monde à la résurgence de nationalisme, de tribalisme et de identités crispées) le prédisposent à exhumer des pans entiers de territoires inexplorés que redécouvre sa nouvelle expérience dans le monde. Les structures anciennes de notre intelligibilité conceptuelle éclatent, on parle de retour du religieux. Si, comme le dit Vattimo, le retour de Dieu est lié à la déchéance de Dieu, « cette redécouverte est aussi la reconnaissance d'un rapport nécessairement déchu ». Alors il faut en conclure comme Martin Buber que l'éclipse de Dieu est elle-même annonciatrice d'une nouvelle divinité. « L'éclipse du soleil est quelque chose qui a lieu entre le soleil et nos yeux et non dans le soleil lui-même. » Car, dit Buber, le vis-à-vis avec Dieu reste intact derrière le voile des ténèbres.

Cette divinité attendue par les uns, si tant qu'elle existe, ne revêtira pas, si elle apparaît, les masques des dieux anciens de cette religion archaïque qui se révélait autrefois, comme le dit Girard, par la violence. Elle se montre aussi par le relâchement des liens tribaux, par le déploiement infini de nos choix. On n'est pas coincé dans des dilemmes insurmontables. Notre choix s'ouvre comme un éventail, il s'irise des couleurs de l'arc-en-ciel. Le kaléidoscope des paysages spirituels variés fait de chacun de nous un homo viator, mais d'un genre très particulier. On est tous devenus des pèlerins sans que ce pèlerinage soit limité à une trajectoire spécifique. On a retenu la quête sans que celle-ci se confinât nécessairement à celle du Graal. Celle-ci se diversifie selon le bricolage spirituel des hommes, elle revêt tantôt la forme de samsâra, tantôt celle de la mâyâ, tantôt celle des rites chammaniques d'initiation, tantôt la forme des anges, drapés dans des plis somptueux. C'est dire que l'éventail des choix, amplifié par le métissage des cultures, casse le cercle étroit de l'herméneutique pour s'aventurer dans des voyages par-delà le temps et l'espace. Comme si l'homme, en rembobinant le temps, traversait à rebours l'histoire, en dépliant feuille par feuille le palimpseste des sédimentations qui s'étaient agglutinées dans la géologie de la mémoire de l'humanité.

D'où un mouvement en amont vers les origines obscures et un mouvement en aval vers les explorations futures. Les deux bouts de ce voyage en sens inverses s'étalent simultanément dans le présent « chargé » de l'homme qui a le privilège d'être témoin des deux extrémités du temps, d'être un migrateur capable de recoudre la tapisseries usée des choses et de faire apparaître les desseins disparus.

[...]

La sécularisation, qui est le fait consommé de notre situation métaphysique dans le monde, reste irréversible, incontournable. Quelque effort que nous fassions, nous ne pourrions jamais ressuciter les divinités d'antan, tout au plus pourrions-nous nous laisser imprégner de leur magie délavée. Or ce monde, du fait même du recul des dieux, est devenu plus magique et irrationnel qu'auparavant. Non seulement notre inconscient saturé des retraits successifs des projections est devenu actif comme un volcan qui s'éveille d'un long sommeil, mais aussi les images qu'il projette révèlent les figures les plus confuses : mi-divines, mi-démoniaques, moitié ange, moitié satan, notre inconscient mélange tous les symboles des vieilles traditions, émet à profusion des idées mises à toutes les sauces imaginables. Tout comme au niveau des cultures, nous assistons à de multiples brassages des concepts, de même, au plan des projections, nous fabriquons des amalgames de symboles où les mandalas, les icônes, les calligraphies, le yin et le yang, les mantras et les yantras s'entremêlent, créant une fôret touffue de signes conjugués, où toutes les combinaisons redeviennent possibles. L'art combinatoire du bricolage surgit de l'inconscient et épouse, dans la sphère d'un monde « resacralisé » à sa façon, de nouvelles métamorphoses insolites. Or paradoxalement cette nouvelle resacralisation est en rapport avec la sécularisation. N'eussent été le dépeuplement symbolique du monde, la « démémorisation » des idoles mentales, on n'aurait pas vu renaître, à une si grande échelle, un nouveau panthéon des images métissés.

[...]

Depuis que le monde est entré dans la phase de ce que j'appellerai ici la réintégration de tous les niveaux de l'être - phénomène que l'on observe aussi bien dans la nouvelle vision de la science que dans l'enchevêtrement des cultures qui se chevauchent -, la tragédie, issue de la brèche, s'est sensiblement modifiée. On assiste à plusieurs phénomènes concomitants :

- Le face-à face violent entre les contraires, que ce soient le fini et l'infini, homme et Dieu, s'atténue considérablement, parce que l'homme, face à ses dilemmes et ces alternatives douloureuses, retrouve des transitions, des échelons de transfert, des étapes intermédiaires qui lui viennent d'autres horizons, ou d'autres cultures où la rencontre tragique de ces réalités antithétiques n'est plus vécue tragiquement, mais est interprétée soit comme un jeu du monde, soit comme les reflets des miroirs se réfléchissant les uns sur les autres.

- Le saut qui caractérisait le dualisme du monde change de nature. Il n'est plus une rupture lancinante qui nous pousse d'une sphère de l'existence à l'autre ; il ne se limite pas au seuil de l'abîme où, à chaque reprise d'haleine, on devait sauter désespérément dans le néant, s'envoler à bride abattue vers des hauteurs vertigineuses, quitte à retomber comme Icare pour avoir tenté l'impossible. Non ! Le saut devient un cheminement vers d'autres climats de présence, un passage vers d'autres modes d'être. Car l'alternative n'est plus entre ceci ou cela, mais entre ceux d'entre les états qui nous conviennent le mieux, ceux d'entre les états qui sont en résonance avec notre mode d'être, notre trajectoire.

[...]

Si donc nous vivons dans un monde d'ontologie éclatée où tous les édifices métaphysiques se sont effondrés, et qu'il ne nous reste plus qu'à nous résigner à cet état de choses, en nous en remettant à lui, en essayant de remémorer tant bien que mal les traces et les vestiges d'un être dont le sillage s'efface dans l'histoire de la pensée ; si, quoi que nous fassions, nous restons captifs dans les limites indépassables du cercle herméneutique et que tous nos efforts d'interprétation demeurent des désir d'être, sans que nous aboutissions à un sens absolu ; si rien n'existe en dehors des exégèses conflictuelles et que celle-ci caractérisent l'esprit même de notre époque, alors sur quoi déboucherons-nous, une fois que nous aurons démasqué les ruses et les stratégies de la domination, du désir, de la volonté, une fois que nous aurons démystifié toutes les fausses consciences qui habitent, chacune à sa manière, la coquille vide du cogito ?

Même l'eschatologie du sacré ne peut être possédée, « elle ne saurait se soustraire au risque de l'interprétation ni même échapper entièrement à la guerre intestine que se livrent entre elles les herméneutiques », dit Ricoeur. Dans un tel monde, peut-on encore parler de trascendance ? Sans doute non ! Mais alors où ranger, dans ce cadre relativement restrictif, les récits visionnaires des mystiques, la transformation intérieure de l'homme ayant éprouvé l'expérience du sacré, les merveilles du monde de l'imagination, l'herméneutique ascendante de ceux qui ont traversé ou ont trouvé un pont de passage vers une terra incognita ? Ou bien ces expériences dont on nous parle depuis l'aube des temps sont fantasmagories hallucinantes des esprits possédés, à la limite de la psychose, les reliquats ataviques d'une sorte de chamanisme primitif, ou bien il s'agit d'expériences particulières qui n'ont pas de contreparties, voire de lieu dans le conflit des interprétations. S'il y a un rapport entre le mode de comprendre (modus intelligendi) et le mode d'être (modus essendi), il va sans dire que ces expériences particulières doivent correspondre à des états exceptionnels, voires anormaux de conscience qui échappent nécessairement à nos modes habituels de connaître : j'entends à ces nuances qui colorent, d'un bout à l'autre, l'arc-en-ciel de nos connaissances, à savoir l'archéologie du désir, la téléologie du Dieu qui vient, ou l'eschatologie du sacré qui reste comme un lointain à l'horizon des attentes. Bref, il y va des états exceptionnels qui transgressent en quelque sorte la cartograhpie de nos modes conventionnels de connaître.

C'est ici qu'intervient le tournant, le changement qualitatif qui n'est ni repéré, ni prévu, ni même entrevu dans la gamme diversifiée de nos interprétations. Comme si cette gamme-là restait à côté de la plaque, à l'abri de cet événement « ancien », apte à ouvrir les fenêtres des niveaux supérieurs de la conscience. Nous savons, par ailleurs, que ces « climats d'être » non répertoriés officiellement n'appartiennent pas seulement au passé de l'homme, mais à la préhistoire de l'âme, à ces régions qui ne sont pas en arrière de nous-mêmes, mais se situent dans des zones où arrière et avant coïncident dans une simultanéité intemporelle. Ils font donc configurer un monde qui a ses propres coordonées et qui, tout en étant parallèle au monde du conflit des interprétations, lui échappe, s'en distingue, s'y cache comme s'il était replié dans un autre niveau de sens et de pertinence. C'est pourquoi tout passage vers ce monde-là doit s'effectuer par une conversion, laquelle ne peut que nécessairement briser le cercle herméneutique ; car elle en transgresse le statut, se situe au-delà de ses limites. Comme si, en traversant ce pont, on changeait tout à coup de lunettes pour voir d'autres choses, entendre d'autres sons, sentir d'autres odeurs.

[...]

Mais alors, comment aller au-delà du miroir ? Là où le langage de la communication s'opère au niveau des symboles et des mythes ? Le problème est donc de nous hausser de la zone d'hybridation où nous évoluons tous autant que nous sommes, à l'espace des symbolisations ; c'est-à-dire là où les symboles se transmuent les uns dans les autres. Et ceci exige, qu'on le veuille ou non, un saut qualitatif.


Daryush Shayegan, La lumière vient de l'Occident (2001)


Pavane


Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui ; non qu'on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d'où s'aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s'élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir. O misérables esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d'autre qu'un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d'inquiétude et de crainte ?

Au corps, nous voyons qu'il est peu de besoins. Tout ce qui lui épargne la douleur est aussi capable de lui procurer maints délices. La nature n'en demande pas davantage : s'il n'y a point dans nos demeures des statues d'or, éphèbes tenant dans leur main droite des flambeaux allumés pour l'orgie nocturne ; si notre maison ne brille pas d'argent et n'éclate pas d'or ; si les cithares ne résonnent pas entre les lambris dorés des grandes salles, du moins nous suffit-il, amis étendus sur un tendre gazon, au bord d'une eau courante, à l'ombre d'un grand arbre, de pouvoir à peu de frais réjouir notre corps, surtout quand le temps sourit et que la saison émaille de fleurs l'herbe verte des prairies. Et puis, la brûlure des fièvres ne délivre pas plus vite notre corps, que nous nous agitions sur des tapis brodés, sur la pourpre écarlate, ou qu'il nous faille coucher sur un lit plébéien.

Puisque les trésors ne sont pour notre corps d'aucun secours, et non plus la noblesse ni la gloire royale, comment seraient-ils plus utiles à l'esprit ? Quand tu vois les légions pleines d'ardeur se déployer dans la plaine et brandir leurs étendards ; quand tu vois la flotte frémissante croiser au large, est-ce qu'à ce spectacle les craintes religieuses s'enfuient tremblantes de ton esprit, les terreurs de la mort laissent-elles ton coeur libre et en paix ? Si nous ne voyons là qu'hypothèse ridicule et vaine, si la hantise des soucis ne cède ni au bruit des armes, ni aux cruels javelots, s'ils tourmentent avec audace rois et puissants du monde, s'ils ne respectent ni l'éclat de l'or, ni la glorieuse splendeur de la pourpre : comment douter que la raison ait seule le pouvoir de les chasser, d'autant plus surtout que notre vie se débat dans les ténèbres ?

[...]

Ma doctrine enseigne les principes de l'univers : j'ai dit leur nature, la variété de leurs formes, le mouvement éternel dont ils s'envolent spontanément dans l'espace et comment ils sont capables de créer toutes choses. Mon objet est maintenant, je crois, la nature de l'esprit, et c'est l'âme, le principe vital, qu'il me faut éclairer dans mes vers. Je dois chasser et renverser cette peur de l'Achéron qui pénétrant l'homme jusqu'au coeur, trouble sa vie, la teint tout entière de la couleur de la mort et ne laisse subsister aucun plaisir limpide et pur.

Tant d'hommes prétendent que les maladies et la honte sont plus à craindre que les abîmes de la mort ! Ils savent bien, proclament-ils, que le principe de la vie relève du sang, sinon même du vent, si jusque-là se porte leur fantaisie, et qu'auraient-ils donc besoin de nos leçons ? Mais tu vas voir comme c'est là propos vides de fanfarons, non conviction réelle. Car ces mêmes hommes, chassés de leur patrie, proscrits loin de leurs semblables, flétris d'accusations infamantes, accablés enfin de tous les maux, ces hommes vivent ; où qu'ils soient venus traîner leur misère, ils célèbrent des funérailles, ils immolent des brebis noires, ils sacrifient aux mânes, et plus l'adversité leur est rude, plus leurs esprits se tournent vers la religion. Ah ! c'est dans les dangers qu'il faut observer l'homme, c'est dans l'adversité qu'il se révèle : alors seulement la vérité jaillit de son coeur; le masque tombe, le visage réel apparaît.

Enfin l'avidité, le désir aveugle des honneurs, poussent les hommes misérables hors des bornes du droit et parfois même les font complices ou même agents du crime ; ils les assujettissent jour et nuit à un labeur sans égal pour s'élever au faîte de la fortune : or de ces plaies de la vie, la plus grande part revient à la crainte de la mort, leur vraie cause. Vivre dans le mépris infamant et l'âpre pauvreté semble en effet aux hommes incompatible avec des jours doux et posés : ces maux paraissent les mettre dès cette terre aux portes même de la mort; c'est pourquoi les hommes en proie à ces vaines alarmes voudraient fuir au loin et, pour y échapper, grossissent leurs biens au prix du sang de leurs concitoyens; ces avides doublent leurs richesses, multiplient leurs meurtres; ces cruels suivent avec joie les funérailles d'un frère, la table de leurs proches leur inspire haine et effroi.

C'est la même crainte de la mort qui met au coeur des hommes l'envie qui le ronge : ils voient celui-ci qui est puissant, celui-là qui attire tous les regards et qui marche dans l'éclat des honneurs, tandis qu'eux-mêmes se traînent dans l'obscurité et la fange : autant de sujets de plainte. Il y en a qui périssent pour avoir leur statue, pour illustrer leur nom. Souvent même la peur de la mort inspire aux humains un tel dégoût de la vie et de la lumière qu'ils vont dans leur désespoir jusqu'à s'assurer de leurs mains le trépas, sans se souvenir que la source de leur souffrance était cette peur elle-même, elle qui persécute la vertu, qui rompt les liens de l'amitié et qui en somme par ses conseils détruit la piété. N'a-t-on pas déjà vu souvent des hommes trahir leur patrie et leurs chers parents, dans le but d'échapper aux sombres demeures de l'Achéron ? Car pareils aux enfants qui tremblent et s'effraient de tout dans les ténèbres aveugles, c'est en pleine lumière que nous-mêmes, parfois, nous craignons des périls aussi peu redoutables que ceux dont s'épouvantent les enfants dans les ténèbres et qu'ils imaginent tout près d'eux. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit, il faut donc pour les dissiper, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais l'étude rationnelle de la nature.

[…]

Et toi, tu hésiteras, tu t'indigneras de mourir ? Tu as beau vivre et jouir de la vue, ta vie n'est qu'une mort, toi qui en gaspilles la plus grande part dans le sommeil et dors tout éveillé, toi que hantent les songes, toi qui subis le tourment de mille maux sans parvenir jamais à en démêler la cause, et qui flottes et titubes, dans l'ivresse des erreurs qui t'égarent.

Si les hommes, comme ils semblent sentir sur leur coeur le poids qui les accable, pouvaient aussi connaître l'origine de leur mal et d'où vient leur lourd fardeau de misère, ils ne vivraient pas comme ils vivent trop souvent, ignorant ce qu'ils veulent, cherchant toujours une place nouvelle comme pour s'y libérer de leur charge. L'un se précipite hors de sa riche demeure, parce qu'il s'ennuie d'y vivre, et un moment après il y rentre, car ailleurs il ne s'est pas trouvé mieux. Il court à toute bride vers sa maison de campagne comme s'il fallait porter secours à des bâtiments en flamme ; mais, dès le seuil, il baille ; il se réfugie dans le sommeil pour y chercher l'oubli ou même il se hâte de regagner la ville. Voilà comme chacun cherche à se fuir, mais, on le sait, l'homme est à soi-même un compagnon inséparable et auquel il reste attaché tout en le détestant; l'homme est un malade qui ne sait pas la cause de son mal. S'il la pouvait trouver, il s'appliquerait avant tout, laissant là tout le reste, à étudier la nature; car c'est d'éternité qu'il est question, non pas d'une seule heure ; il s'agit de connaître ce qui attend les mortels dans cette durée sans fin qui s'étend au delà de la mort.

Enfin pourquoi trembler si fort dans les alarmes ? Quel amour déréglé de vivre nous impose ce joug ? Certaine et toute proche, la fin de la vie est là ; l'heure fatale est fixée, nous n'échapperons pas. D'ailleurs nous tournons sans cesse dans le même cercle; nous n'en sortons pas; nous aurions beau prolonger notre vie, nous découvririons pas de nouveaux plaisirs. Mais le bien nous n'avons pu atteindre encore nous paraît supérieur à tout le reste; à peine est-il à nous, c'est pour en désirer un nouveau et c'est ainsi que la même soif de la vie nous tient en haleine jusqu'au bout. Et puis nous sommes incertains de ce que l'avenir nous réserve, des hasards de la fortune et de la fin qui nous menace. Mais pourquoi donc vouloir plus longue vie ? qu'en serait-il retranché du temps qui appartient à la mort ? Nous ne pourrions rien en distraire qui diminuât la durée de notre néant. Ainsi tu aurais beau vivre assez pour enterrer autant de générations qu'il te plairait: la mort toujours t'attendra, la mort éternelle, et le néant sera égal pour celui qui a fini de vivre aujourd'hui ou pour celui qui est mort il y a des mois et des années.

[...]

Au domaine des Piérides je parcours une région ignorée que nul mortel encore n'a foulée. J'aime puiser aux sources vierges, j'aime cueillir des fleurs inconnues et en tresser pour ma tête une couronne unique, dont les Muses n'ont encore ombragé le front d'aucun poète. C'est que, tout d'abord, grandes sont les leçons que je donne; je travaille à dégager l'esprit humain des liens étroits de la superstition ; c'est aussi que sur un sujet obscur je compose des vers brillants de clarté qui le parent tout entier des grâces de la poésie. N'est-ce pas une méthode légitime ? Les médecins, quand ils veulent faire prendre aux enfants l'absinthe amère, commencent par dorer d'un miel blond et sucré les bords de la coupe; ainsi le jeune âge imprévoyant, ses lèvres trompées par la douceur, avale en même temps l'amer breuvage et, dupé pour son bien, recouvre force et santé. Ainsi moi-même aujourd'hui, sachant que notre doctrine est trop amère à qui ne l'a point pratiquée et que le vulgaire recule d'horreur devant elle, j'ai voulu te l'exposer dans le doux langage des Muses et pour ainsi dire l'imprégner de leur miel : heureux si je pouvais, tenant ainsi ton esprit sous le charme de mes vers, te faire pénétrer tous les secrets de la nature et te convaincre de l'utilité de ces études.

Lucrèce, De Rerum Natura, livre II, III et IV (extraits)



O vs O



Il faudrait, de temps en temps, se mettre à la place du miroir
Selim Cherif, ami, traducteur et tangérois de souche polyphonique



Vous venez d'Occident
Nous venons d'Orient

Vous venez d'Orient
Nous venons d'Occident

Pourtant,

quel est ce point
lieu
instant


l'on se retrouve
l'on se regarde
l'on se salue

?


*

Torpemente
recupera el horizonte su quietud
para quien ha jugado a voltearlo
sobre un único eje

el mismo
el otro

Torpemente
regresa el muerto a su firme espejo
tras la bifurcación versada en sueños
del viaje


*



Écrire actuellement sur une région de l'Afrique quelle qu'elle soit est un peu comme essayer de dessiner une montagne russe en mouvement. Vous pouvez dire : c'était ceci ou cela, ou bien ça devient ceci ou cela, mais vous risquez de faire une déclaration erronée dès l'instant que vous dites, de façon catégorique, que c'est ceci ou cela.
Paul Bowles, Leurs mains sont bleues (1984)


*


A la luz de todo cuanto se ha hecho por exterminarlo, se aclara la indestructibilidad del Otro, y por tanto la fatalidad indestructible de la Alteridad.
Poder de la idea, poder de los hechos.
La Alteridad radical resiste a todo: a la conquista, al racismo, al exterminio, al virus de la diferencia, al psicodrama de la alienación. De una parte, el Otro siempre está muerto; de la otra, es indestructible.
Asi es el Gran Juego.

Imepenetrabilidad última de los seres como de los pueblos.

El exotismo sólo sobrevive de la imposibilidad del encuentro, de la fusión, del intercambio de las diferencias. Afortunadamente, todo eso es una ilusión, la misma de la subjetividad.
Solo queda la extrañeza del extranjero, el irredentismo del objeto.

Lo que domina no es el régimen de la diferencia y la indiferenciación, sino la incomprensibilidad eterna, la extrañeza irreductible de las culturas, de las costumbres, de los rostros, de los lenguajes.

El irreductismo del objeto : "El exotismo esencial es el del Objeto para el Sujeto." El exotismo como la ley fundamental de la intensidad de la sensación, de la exaltación del sentir y, por tanto, del vivir.

No existe solución a la Extrañeza. Es eterna y radical y no se trata de pretender que lo sea. Lo es.


Jean Baudrillard, La transparencia del mal (1990)
(extractos , traducción de Joaquín Jordá)


*


L'altérité est celle d'un autre regard
Jean-Luc Nancy, L'Évidence du film


*


Je est un autre
Arthur Rimbaud
(lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871)

_____


(all frames, Bergman/Nykvist's Persona)