
Astéropè

Liens

Il y a de la joie et de la gloire à lier ; cette gloire est d’autant plus grande, d’autant plus intense que ce qui se trouve lié a plus de noblesse, de mérite et d’excellence. Dans cette joie et cette gloire est sise certaine force du lien, en vertu de laquelle le lieur aussi peut être lié à son tour par celui qu’il a lié. Les vainqueurs exaltent leur propre victoire en faisant l’éloge des vaincus, et parfois s’abusent eux-mêmes tout autant qu’ils abusent les autres ; ainsi en amour, comme en d’autres effets des liens dans la vie civile. Il faut être d’un naturel vil au-delà de toute mesure pour n’être pas reconnaissant envers celui qui vous aime, ou dont l’esprit vous est lié par quelque autre raison, s’il est estimable et remarquable.
Giordano Bruno (1548-1600), Des liens
Éléusis

Éléusis, toi qui m’étais naguère si douce à chanter, quel Orphéus, quel Thamyris ou quel Mousaios habitant d’Éléusis suffira à une telle tâche ? Avec quelles cithares ou lyres le malheur commun, commun à la terre, éclatera-t-il ? Qui nommeras-tu, Zéus, pour cette entreprise ? Quant à moi, m’exhortant au discours, je m’engourdis et tourne en rond, et je me vois contraint de ne parler que de cela, puisque je ne peux me taire. Car qui parmi les Grecs, qui parmi les Barbares fut à ce point buté ou sourd, qui fut à ce point absolument étranger à la terre et aux Dieux, ou en un mot insensible à la beauté, excepté les maudits entre tous qui ont fait ça, pour penser qu’Éléusis n’était pas un sanctuaire commun de la terre et, parmi tout ce qui concerne les Dieux, ce qui inspirait aux hommes le plus d’effroi sacré et de sérénité ? Pour quel autre des lieux ou des traditions les récits célébrèrent-ils des hymnes plus merveilleux, les rites provoquèrent-ils une plus grande terreur, les visions furent-elles plus en rivalité avec les sons ?
Tout ce qui s’attache à la contemplation, les générations innombrables d’hommes et de femmes bienheureux l’ont vu dans les apparitions indicibles ; ce qui est publique, les poètes, les orateurs et les écrivains le célèbrent tous : que
Ensuite, après la descente des Héraclides dans le Péloponnèse, les Doriens lancèrent une expédition contre Athènes. Arrivés à Éléusis, pris de honte, ou bien, il faut le dire, de peur, ils s’enfuyaient en l’abandonnant ; leur mouvement d’alors établit l’Ionie chez nous. Lors de l’invasion médique, comme de très grands troubles et dangers pesaient non seulement sur
Cela seul restait à
Ceci jusqu’au jour funeste. Ce que la divinité nous donne aujourd’hui à voir et à célébrer, quel thrène argien, quels chants des Égyptiens ou des Phrygiens en donneront la mesure ? Quel Aiskhylos Éleusinien le chantera pour le chœur ? Quels pièges enflammés de Nauplios, comme disait Sophoklès, peut-on comparer à ce bûcher ? Ô torches ! Quels hommes vous ont fait vous éteindre ! Ô jour terrible et funeste, qui as éloigné les nuits illuminées ! Ô feu ! Toi qu’on a vu à Éléusis : quel feu ! À la place de quel autre ! Ô nuée, obscurité sans lune, qui règnes à présent sur
Et pourtant, ils approchent, ô terre et Dieux, les Mystères ! Ce Mois du Secours demande maintenant d’autres aides, pas de celles qu’Iôn apporta à Athènes. Ô proclamation publique, ô liste des jours et des nuits sacrés, celui auxquels vous aboutissez ! À qui de se lamenter le plus, aux non-initiés ou aux initiés ? On les a privés, les uns de ce qu’ils ont vu, les autres de ce qu’ils devaient voir de plus beau. Ô les misérables qui ont profané les danses des Mystères, qui ont fait voir l’invisible, ennemis communs aux Dieux Infernaux et Célestes ! Ô enfants grecs, jadis et maintenant surtout, qui avez regardé de loin un tel malheur s’avancer ! Vous n’allez pas, admirables amis, être aujourd’hui un peu vous-mêmes ? Vous ne porterez pas secours à Athènes elle-même ?
Ælius Aristide (117-185), Discours Éleusinien
[source : Lentrelacs, ici]
Nuit

Est-il quelque être vivant, de sens doué, qui ne chérisse avant toutes les apparitions magiques de l’espace autour de lui largement éployé, la toute réjouissante lumière, avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, et sa douce omniprésence, le jour donneur d’éveil ? Elle est comme l’âme très profonde de la vie, que respire le monde immense des constellations infatigables – et il se plonge et danse dans son torrent d’azur ; c’est elle que respire la roche étincelant dans son éternel repos, et la plante qui médite et qui puise, et l’animal multiforme, ardent, sauvage – mais plus que tout autre encore, le royal Étranger au regard plein de pensée, au pas léger, avec ses lèvres doucement closes, riches de musique. Pareille à une reine de la terrestre nature, elle appelle toute puissance à d’infinies métamorphoses, elle noue et délie d’innombrables liens ; sa divine image autour de chaque existence terrestre se suspend. Elle n’a qu’à paraître, et les empires du monde découvrent leur magique splendeur.
Mais moi je me tourne vers
Qu’est-ce donc tout à coup, dans le tréfonds du cœur, qui sourd mystérieusement et dissipe la molle atmosphère de tristesse ? Trouverais-tu toi aussi quelque joie en nous, sombre Nuit ? Que tiens-tu sous ton manteau qui pénètre jusqu’à mon âme avec une souveraine puissance ? Précieux est le baume qui, des pavots en gerbe issu, coule de ta main goutte à goutte ! Les lourdes ailes de l’âme, c’est toi qui délivres leur essor. Obscurément, indiciblement nous nous sentons touchés ; tout saisi de peur et de joie, je vois un visage plein de gravité qui doucement, pieusement sur moi se penche, et sous les boucles à l’infini mêlées, me dévoile la chère jeunesse de
Ah ! que la lumière maintenant me paraît pauvre et puérile, que joyeux et béni le départ du jour ! Ainsi, c’est seulement parce que
Novalis (1772-1801), Hymnes à
[traduction de Gustave Roud]
*
Novalis, un absent au monde, par Gustave Roud
Mantic

JOSEPH RECONNU PAR SES FRÈRES
Joseph, que les astres adoraient, fut vendu par ses dix frères. L'Égyptien Malik le leur acheta à bon marché ; mais il voulut avoir un reçu d'eux. Il exigea donc ce reçu des frères de Joseph sur le lieu même, et il fit certifier la vente par les dix frères. Quand 'Azîz d'Egypte l'eut acheté à son tour, le fatal reçu tomba entre les mains de Joseph. A la fin, lorsque Joseph fut revêtu du pouvoir royal, ses dix frères vinrent en Egypte. Ils ne le reconnurent pas, et ils se prosternèrent devant lui. Ils s'offrirent en esclavage pour obtenir les moyens d'exister; ils renoncèrent à Veau (l'honneur) pour avoir du pain. Joseph le véridique leur dit alors : «O hommes! j'ai en ma possession un écrit en langue hébraïque. Personne ne sait le lire ; si vous pouvez le déchiffrer je vous donnerai beaucoup d'or ». Tous lisaient en effet l'hébreu, et ils répondirent, contents et empressés : « Sire, montre-nous cet écrit ».
Qu'il est aveugle dans son esprit celui qui, par orgueil, ne reconnaîtra pas là son histoire par rapport à Dieu !
Joseph leur remit donc leur propre écrit, et aussitôt un tremblement convulsif s'empara de leur corps. Ils ne purent lire une seule ligne de cet écrit, ni en déchiffrer la moindre particularité. Tous restèrent dans la douleur et l'affliction, préoccupés de l'affaire de Joseph. Leur langue devint muette tout à coup, et leur âme fut tourmentée par ce fâcheux incident.
« Vous paraissez interdits, leur dit Joseph ; pourquoi rester muets lorsqu'il s'agit de lire cet écrit ? »
« Nous aimons mieux être mis à mort tout de suite, répondirent-ils, tous ensemble, plutôt que de lire cet écrit et d'avoir ensuite la tête tranchée ».
Ainsi, lorsque les trente oiseaux amaigris eurent lu le contenu de l'écrit qui leur avait été remis pour leur instruction, ils y trouvèrent complètement consigné tout ce qu'ils avaient fait.
Ce fut en effet très dur pour les frères de Joseph, alors esclaves, d'avoir à regarder cet écrit. Ils étaient allés et avaient fait un long voyage pour retrouver ce Joseph qu'ils avaient jeté dans le puits. Ils avaient brûlé dans l'ignominie l'âme de Joseph, et ils le voyaient actuellement briller en un rang éminent.
Tu ne sais donc pas, ô insignifiant faquir ! que tu vends un Joseph à chaque instant ? Lorsque Joseph sera ton roi et qu'il sera le premier et le chef, tu finiras par venir devant lui comme un mendiant affamé et nu.
L'âme de ces oiseaux s'anéantit entièrement de crainte et de honte, et leur corps, brûlé, devint comme du charbon en poussière. Lorsqu'ils furent ainsi tout à fait purifiés et dégagés de toute chose, ils trouvèrent tous une nouvelle vie dans la lumière du Simorg. Ils devinrent ainsi de nouveaux serviteurs, et furent une seconde fois plongés dans la stupéfaction. Tout ce qu'ils avaient pu faire anciennement fut purifié et même effacé de leur cœur. Le soleil de la proximité darda sur eux ses rayons, et leur âme en fut resplendissante. Alors dans le reflet de leur visage ces trente oiseaux (si morg) mondains contemplèrent la face du Simorg spirituel. Ils se hâtèrent de regarder ce Simorg, et ils s'assurèrent qu'il n'était autre que si morg. Tous tombèrent alors dans la stupéfaction ; ils ignoraient s'ils étaient restés eux-mêmes ou s'ils étaient devenus le Simorg. Ils s'assurèrent enfin qu'ils étaient véritablement le Simorg et que le Simorg était réellement les trente oiseaux (si morg). Lorsqu'ils regardaient du côté du Simorg ils voyaient que c'était bien le Simorg qui était en cet endroit, et, s'ils portaient leurs regards vers eux-mêmes, ils voyaient qu'eux-mêmes étaient le Simorg. Enfin, s'ils regardaient à la fois des deux côtés, ils s'assuraient qu'eux et le Simorg ne formaient en réalité qu'un seul être. Ce seul être était Simorg, et Simorg était cet être. Personne dans le monde n'entendit jamais rien dire de pareil. Alors ils furent tous plongés dans l'ébahissement, et ils se livrèrent à la méditation sans pouvoir méditer. Comme ils ne comprenaient rien à cet état de choses, ils interrogèrent le Simorg sans se servir de la langue ; ils lui demandèrent de leur dévoiler le grand secret, de leur donner la solution du mystère de la pluralité et de l'unité des êtres. Alors le Simorg leur fit, sans se servir non plus de la langue, cette réponse : «Le soleil de ma majesté, dit-il, est un miroir ; celui qui vient s'y voit dedans, il y voit son âme et son corps, il s'y voit tout entier. Puisque vous êtes venus ici trente oiseaux, vous vous trouvez trente oiseaux (si morg) dans ce miroir. S'il venait encore quarante ou cinquante oiseaux, le rideau qui cache le Simorg serait également ouvert. Quoique vous soyez extrêmement changés, vous vous voyez vous-mêmes comme vous étiez auparavant ».
Comment l'œil d'une créature pourrait-il arriver jusqu'à moi ? Le regard de la fourmi peut-il atteindre les Pléiades ? A-t-on jamais vu cet insecte soulever une enclume, et un moucheron saisir de ses dents un éléphant ? Tout ce que tu as su ou vu n'est ni ce que tu as su ni ce que tu as vu, et ce que tu as dit ou entendu n'est pas non plus cela. Lorsque vous avez franchi les vallées du chemin spirituel, lorsque vous avez fait de bonnes œuvres, vous n'avez agi que par mon action, et vous avez pu ainsi voir la vallée de mon essence et de mes perfections. Vous avez bien pu, vous qui n'êtes que trente oiseaux, rester stupéfaits, impatients et ébahis ; mais moi je vaux bien plus que trente oiseaux (si morg), car je suis l'essence même du véritable Simorg. Anéantissez-vous donc en moi glorieusement et délicieusement, afin de vous retrouver vous-mêmes en moi.
Les oiseaux s'anéantirent en effet à la fin pour toujours dans le Simorg ; l'ombre se perdit dans le soleil, et voilà tout.
J'ai discouru tant que ces oiseaux ont été en marche ; mais mon discours est arrivé à ce point qu'il n'a plus ni tête ni queue ; aussi dois-je le terminer ici. La voie reste ouverte, mais il n'y a plus ni guide, ni voyageur.
L'IMMORTALITÉ APRÈS L'ANÉANTISSEMENT
Lorsque cent mille générations (représentées par ces oiseaux) hors du temps antérieur et postérieur furent arrivées, alors ces oiseaux mortels se livrèrent spontanément à un total anéantissement, et lorsque tous ces oiseaux qui étaient hors d'eux-mêmes furent revenus à eux, ils parvinrent à l'immortalité après l'anéantissement. Jamais homme, ni jeune ni vieux, ne put parler convenablement de la mort ni de l'immortalité. De même que ces choses sont loin de ta vue, ainsi leur description est au delà de toute explication et de toute définition. Mais mes lecteurs veulent au moins l'explication allégorique de l'immortalité qui succède à l'anéantissement. Comment les satisfaire ? Il faudrait écrire sur ce sujet un nouveau livre. Tant que tu es dans l'existence ou dans le néant, comment pourrais-tu mettre le pied en ce lieu ? Mais lorsque, ô ignorant ! tu n'es plus arrêté dans ta route par l'existence ou par le néant, tu entres comme dans un songe et tu vois ce qui a eu lieu au commencement et à la fin ; et, en connaissant la fin, vois-en l'avantage. Un germe est nourri au milieu de cent honneurs et soins pour devenir un être intelligent et agissant. On l'a instruit de ses propres secrets, on lui a donné les connaissances nécessaires ; puis la mort est venue tout effacer, et elle a jeté cette grandeur dans l'abaissement. Cet être est devenu la poussière du chemin et a été plusieurs fois anéanti. Mais au milieu de cet anéantissement il a appris cent secrets qu'il ignorait. Alors on lui a donné l'immortalité tout entière, et il a reçu l'honneur au lieu de l'avilissement, qui était son partage. Sais-tu ce que tu possèdes ? Rentre enfin en toi-même et réfléchis. Tant que ton âme n'est pas au service du roi éternel, comment t'acceptera-t-il ici ? Tant que tu ne trouveras pas l'abaissement du néant, tu ne verras jamais l'élévation de l'immortalité. On te jette d'abord dans la route spirituelle avec avilissement, puis on t'élève avec honneur.
Farid Uddin Attar (1119-1229), Mantic Uttaïr (Langage des oiseaux)
Veda

Arjuna dit :
1. « Le mystère sublime de l’Âme suprême, que tu viens de m’exposer pour mon salut, a éloigné de moi l’erreur.
2. Car j’ai entendu longuement la naissance et la destruction des êtres, ô Dieu aux yeux de lotus, et ta magnanimité impérissable.
3. Cependant, Seigneur, je voudrais te voir dans ta forme souveraine, tel que tu t’es dépeint toi-même ;
4. Si tu penses que cette vision me soit possible, ô Seigneur de la sainte Union, alors montre-toi à ma vue dans ton éternité. »
Le Bienheureux dit :
5. « Voici, fils de Prithâ, mes formes cent et mille fois variées, célestes, diverses de couleur et d’aspect.
6. Voici les Adityas, les Vasus, les Rudras, les deux Açwins et les Maruts ; voici, fils de Bhârata, de nombreuses merveilles que nul encore n’a contemplées.
7. Voici dans son Unité tout l’Univers avec les choses mobiles et immobiles : le voici, compris dans mon corps avec tout ce que tu désires apercevoir.
8. Mais, puisque tu ne peux me voir avec les yeux de ton corps, je te donne un œil céleste : contemple donc en moi l’Union souveraine. »
Sanjaya dit :
9. « Lorsque Hari, Seigneur de la sainte Union, eut ainsi parlé, il fit voir au fils de Prithâ sa figure auguste et suprême,
10. Portant beaucoup d’yeux et de visages, beaucoup d’aspects admirables, beaucoup d’ornements divins, tenant levées beaucoup d’armes divines ;
11. Portant des guirlandes et des vêtements divins, parfumée de célestes essences, merveilleuse en toutes choses, resplendissante, infinie, la face tournée dans toutes les directions.
12. Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime.
13. Là donc, dans le corps du Dieu des dieux, le fils de Pându vit l’Univers entier et Unique dans sa multiplicité.
14. Alors, plein de stupeur, les cheveux hérissés, le héros baissa la tête et, joignant les mains en haut, parla ainsi à la Divinité :
Arjuna dit :
15. « Ô Dieu, je vois en ton corps tous les dieux et les troupes des êtres vivants ; et le Seigneur Brahmâ assis sur le lotus ; et tous les Rishis et les célestes serpents.
16. Je te vois avec des bras, des poitrines, des visages et des yeux sans nombre, avec une forme absolument infinie. Sans fin, sans milieu, sans commencement, ainsi je te vois, Seigneur universel, forme universelle.
17. Tu portes la tiare, la massue et le disque, montagne de lumière de tous côtés resplendissante ; je puis à peine te regarder tout entier : car tu brilles comme le feu et comme le soleil dans ton immensité.
18. Tu es l’Indivisible, le suprême Intelligible. Tu es le trésor souverain de cet Univers ; tu es impérissable ; c’est toi qui maintiens la Loi immuable ; je vois que tu es le principe masculin éternel.
19. Sans commencement, sans milieu, sans fin ; doué d’une puissance infinie ; tes bras n’ont pas de limite, tes regards sont comme la Lune et le Soleil ; ta bouche a la splendeur du feu sacré.
20. Par ta chaleur tu échauffes cet Univers. Car tu remplis à toi seul tout l’espace entre le ciel et la terre et tu touches à toutes les régions ; à la vue de ta forme surnaturelle et terrible, les trois mondes, ô Dieu magnanime, sont ébranlés.
21. Voici les troupes des êtres divins qui vont vers toi ; quelques-uns joignent de crainte leurs mains en haut et prient à voix basse. « Swasti ! » répètent les assemblées des Maharshis et des Saints, et ils te célèbrent dans de sublimes cantiques.
22. Les Rudras, les Adityas, les Vasus et les Sâdyas, les Viçwas, les deux Açwins, les Maruts et les Ushmapas, les troupes des Gandharvas, des Yaxas, des Asuras et des Siddhas te contemplent et demeurent tout confondus.
23. Ta grande forme, où sont tant de bouches et d’yeux, de bras, de jambes et de pieds, tant de poitrines et de dents redoutables : les mondes en la voyant sont épouvantés ; moi aussi.
24. Car en te voyant toucher la nue, et resplendir de mille couleurs ; en voyant ta bouche ouverte et tes grands yeux étincelants, mon âme est ébranlée, je ne puis retrouver mon assiette ni mon calme, ô Vishnu.
25. Quand j’aperçois ta face armée de dents menaçantes et pareille au feu qui doit embraser le monde, je ne vois plus rien autour de moi et ma joie est partie. Sois-moi propice, Maître des dieux, demeure du monde.
26. Tous ces fils de Dhritarâshtra avec les troupes des maîtres de la terre, Bhîshma, Drôna, et ce fils du Cocher avec les chefs de nos soldats,
27. Courent se précipiter dans ta bouche formidable. Quelques-uns, la tête brisée, demeurent suspendus entre tes dents.
28. Comme des torrents sans nombre qui courent droit à l’Océan, ces héros sont emportés vers ton visage flamboyant.
29. Comme vers une flamme allumée l’insecte vole à la mort avec une vitesse croissante : ainsi les vivants courent vite se perdre dans ta bouche.
30. De toutes parts ta langue se repaît de générations entières, et ton gosier embrasé les engloutit. Tu remplis tout le monde de ta lumière, ô Vishnu, et tu l’échauffes de tes rayons.
31. Raconte-moi qui tu es, Dieu redoutable. Louange à toi, Dieu suprême. Sois propice. Je désire te connaître, essence primitive ; car je ne prévois pas la marche de ton action. »
Le Bienheureux dit :
32. « Je suis Hâla, le Temps destructeur du monde ; vieux, je suis venu ici pour détruire les générations. Excepté toi, il ne restera pas un seul des soldats que renferment ces deux armées.
33. Ainsi donc, lève-toi, cherche la gloire ; triomphe des ennemis et acquiers un vaste empire. J’ai déjà assuré leur perte : sois-en seulement l’instrument ;
34. J’ai ôté la vie à Drôna, Bhîshma, Jayadratha, Karna, et à d’autres guerriers : tue-les donc ; ne te trouble pas ; combats et tu vaincras tes rivaux. »
Sanjaya dit :
35. « Quand il eut entendu ces paroles du Dieu chevelu, le guerrier qui porte la tiare joignit les mains et, en tremblant, adora ; puis, rempli de terreur, il s’incline et dit, en balbutiant, à Krishna :
Arjuna dit :
36. « Oui ! à ton nom, ô Dieu chevelu, le monde se réjouit et suit ta Loi, les Raxas effrayés fuient de toute part, les troupes des Siddhas sont en adoration.
37 Et pourquoi donc, ô magnanime, ne t’adorerait-on pas, toi plus vénérable que Brahmâ, toi le Premier Créateur, l’Infini, le Seigneur des dieux, la Demeure du monde, la Source indivisible de l’être et du non-être ?
38. Tu es la Divinité première, l’antique Principe masculin, le Trésor souverain de cet Univers. Tu es le Savant et l’Objet de la Science, et la Demeure Suprême. Par toi s’est déployé cet Univers, ô toi dont la forme est infinie !
39. Tu es Vâyu, Yama, Agni, Varuna, et la Lune, et le Prajâpati et le grand Aïeul. Gloire, gloire à toi mille fois ! et derechef encore gloire, gloire à toi !
40. Gloire en ta présence et derrière toi, en tous lieux, ô Universel ! Doué d’une force infinie, d’une puissance infinie, tu embrasses l’Univers, et ainsi tu es Universel.
41. Si, te croyant mon ami, je t’ai appelé vivement en ces termes : « Viens, Krishna ; ici, fils de Yadu ; allons, mon ami ; » si j’ai méconnu ta Majesté, soit par ma témérité, soit par mon zèle ;
42. Si je t’ai offensé au jeu, ou à la promenade, ou couché, ou assis, ou à la table, soit seul, soit devant ces guerriers : Dieu auguste et infini pardonne-le-moi.
43. Tu es le Père des choses mobiles et immobiles ; tu es plus vénérable qu’un maître spirituel. Nul n’est égal à toi ; qui donc, dans les trois mondes, pourrait te surpasser, ô toi dont la Majesté n’a point de bornes ?
44. C’est pourquoi, m’inclinant et me prosternant, j’implore ta grâce, Seigneur digne de louanges : sois-moi propice, comme un père l’est à son fils, un ami à son ami, un bien-aimé à sa bien-aimée.
45. Depuis que j’ai vu la merveille que nul n’avait pu voir, la joie remplit mon cœur, mais la crainte l’agite. Montre-moi ta première forme, ô Dieu ! Sois-moi propice, Seigneur des dieux, Demeure du monde !
46. Je voudrais te revoir avec la tiare, la massue et le disque ; reprends ta figure à quatre bras, ô toi qui as des bras et des formes sans nombre. »
Le Bienheureux dit :
47. « C’est par ma grâce, Arjuna, et par la force de mon Union mystique que tu as vu ma forme suprême, resplendissante, universelle, infinie, primordiale, que nul autre avant toi n’avait vue.
48. Ni le Vêda, ni le Sacrifice, ni la Lecture, ni les Libéralités, ni les Cérémonies, ni les rudes Pénitences ne sauraient me rendre visible à quelque autre sur terre qu’à toi seul, fils de Kuru.
49. N’aie ni peur, ni trouble, pour avoir vu ma forme épouvantable : libre de crainte, la joie dans le cœur, tu vas revoir ma première figure. »
Sanjaya dit :
50. « À ces mots, le magnanime Vâsudêva fit voir à Arjuna son autre forme, et calma sa terreur en se montrant de nouveau avec un visage serein. »
Arjuna dit :
51. « Maintenant que je vois ta forme humaine et placide, ô guerrier, je redeviens maître de ma pensée et je rentre dans l’ordre naturel. »
Le Bienheureux dit :
52. « Cette forme si difficile à apercevoir et que tu viens de contempler, les dieux mêmes désirent sans cesse la voir.
53. Mais ni les Vêdas, ni les Austérités, ni les Largesses, ni le Sacrifice ne peuvent me faire apparaître tel que tu m’as vu.
54. C’est par une Adoration exclusive, Arjuna, que l’on peut me connaître sous cette forme, et me voir dans ma réalité, et pénétrer en moi.
55. Celui qui fait tout en vue de moi, qui m’adore par-dessus toutes choses, et qui n’a de concupiscence ni de haine pour aucun être vivant, celui-là vient à moi, fils de Pându. »
[Traduction d’Émile-Louis Burnouf, 1861]