Dans un devenir vers Dieu, les chanteurs s’élèvent et le jeu d’un transparent dynamisme leur donne cette force ascendante. Transparent dynamisme qui imprègne esprit, raison et corps, qui compose et ordonne le faisceau convergent de nos forces spirituelles, intellectuelles et corporelles, les attire vers le point montant de notre vocation et n’est que le jeu pur de l’âme vivante. Rendre libre ce jeu est donc la condition de la montée, la condition du chant, la condition de notre joie. La soif de mystère sans fin étanchée dans une découverte qui l’apaise et la renouvelle à la fois, comble à chaque instant tout le vide intérieur. Nous vivons non plus au centre de nous-mêmes, mais constamment au-dessus, au contact du divin et le faisant passer en nous par le chant, par des actes de poésie. La poésie nous apparaît alors comme la haute essence dont nous vivons, l’oxygène supérieur ; la faculté de le capter et d’en faire chair et sang, la faculté de poésie sera une qualité de l’âme, une qualité qui baigne : corps, intelligence, esprit, qui nous imbibe tout entier. La vie vécue en profondeur et dans la joie sera sa manifestation, à la conscience elle apparaîtra comme la source même de connaissance et cette activité ascendante pour celui qui la pratique sera la connaissance par l’existence vécue, par la création poétique continue, par un chant exprimé dans tous les actes de notre vie, les plus ordinaires comme les plus rares.

Une telle façon de vivre, nommons-la « vie nouvelle » (non point qu’elle ne soit très ancienne dans la sagesse antique ou la pensée chrétienne, mais parce qu’on ne la pratique plus), une telle façon de vivre toujours sur une pointe extrême au contact du mystère et dominant constamment les choses par une vue synthétique, s’oppose à cette activité qui analyse à perte de vue, qui descend toujours plus bas dans les ramifications de la matière et toujours divise, augmente les différences, perd le souvenir de la convergence des voies multiples. Non certes qu’analyser soit une activité inutile, l’acte poétique fait du point culminant contient en lui-même cette analyse suffisante à la connaissance mais sans s’y attarder, sans s’y installer.

On dépasse ainsi les différences, on n’oppose plus les choses et les individus les uns aux autres, on ne s’oppose plus à son vis-à-vis, on contemple les cheminements qui font se recouper les idées différentes, on aperçoit l’admirable agencement des vocations, imbriquées les unes dans les autres et travaillant toutes pour une même vocation plus haute : le salut.




Jean Bénac, Cahier des prisonniers


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